Le Moulin des Tentations © Delphine Micheli
Le Moulin des Tentations © Delphine Micheli

Le monstre en nous – Maxence Rey

Insiders
S’affranchir du vocabulaire chorégraphique pour explorer l’état de corps et la théâtralité, à l’heure où la non-danse a dégoûté le grand public, il faut oser. Maxence Rey, qui a choisi d’exposer la sensation au détriment de la technique, l’a bien compris : depuis 2010, elle compense ce risque par une écriture très sûre, dans des pièces à la mise en scène épurée et efficace. Nous l’avions quittée auréolée du prix [Re]connaissance en 2013 pour le trio Sous ma peau, elle est revenue en 2016 avec Le moulin des tentations, présenté cet automne dans le festival « Avis de turbulences » du théâtre de l’Etoile du Nord (Paris) fraîchement rénové.

Rey y est partie en quête de monstruosité. La nôtre, naturelle et toujours réprimée, qui s’exprime parfois dans le désir, le plaisir, la rage, la peur – la frontière est si ténue. Inspirée par la peinture Renaissance, où l’excès s’y présente défigurant les visages, et où le mal tord les corps, la chorégraphe a emmené ses danseurs dans l’expression de ces pulsions que l’on contient et qui débordent. Sur scène, les cinq interprètes semblent n’être plus que leurs pulsions, incarnées dans des corps où l’indécente ondulation du bassin révèle l’origine du mal. Ambiance de bruits assourdis, de battement ouatés, de souffles puissants, lumières bleues pour l’étrange, rosies pour une vigueur soudaine : la mise en scène nous laisse croire que nous lisons ces pulsions à travers les corps qui les portent, comme sous rayons X. Et qu’il s’agisse ensuite d’un beat électro pour s’abandonner à la frénésie du geste, ou d’une mélodie langoureuse où le corps est maîtrisé et le visage grimaçant d’émotions, la scène résonne de ces sensations familières – fatigue, colère, surprise ou excitation. Jusqu’à cette chanson de gestes qui nous semble venir du fond des âges, dans une langue inconnue, comme dans ces rituels de village où l’on exorcisait ces pulsions, où l’on se délivrait du mal… Car ce qui prévaut, dans ce Moulin des tentations, c’est bien la vitalité de ce que l’on réprime, et qui s’enlaidit avec le temps.

Il nous tarde de retrouver cette écriture dans Anatomie du Silence, qui seront créés les 26 et 27 novembre au Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine (info/résa), où la chorégraphe est en résidence cette saison.

A (re)voir :
Sous ma peau – 22 janvier 2018, Le Théâtre, Scène Nationale (Mâcon)
Sous ma peau – 13 mars 2018, Théâtre Jean-Vilar (Vitry-sur-Seine)

Suite aux représentations des 10 et 11 octobre 2017 au théâtre de l’Étoile du Nord, dans le cadre du festival Avis de Turbulence #13, Paris.

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5 personnages dans une semi obscurité sont mus par le bassin. Leurs corps, traversés par une onde incessante, animés par la scansion d’une pulsation presque primitive se transforment et se déforment. Le mouvement s’installe, des modulations rythmiques apparaissent jusqu’à électriser les corps les mettant hors contrôle. Les interprètes soumis à cette déferlante semblent aux prises avec la comédie qui se joue en eux… De quoi sont faits les monstres ? se demande Maxence Rey. Ce motif du bassin traversera toute la chorégraphie jusqu’à en devenir l’élément central et fascinant. Tout viendrait – il de là, le pire comme le meilleur ? La chorégraphe dans son chemin vers l’étrangeté n’élude ni le lancinant, ni le laid, ni la durée et visiblement elle sait aussi que la trivialité fait partie de la vie. L’engagement du bassin, dont l’authenticité peut conduire à un paroxysme orgasmique, a pour mission de porter la figure du monstre sur le devant de la scène dans ce qu’elle a d’universel.

Cet étrange qu’elle nous propose se joue dans une plasticité du groupe dont le souffle nous ramène à la nature. Le plateau éclairé comme une clairière, l’ancrage des danseurs, les petits et grands cris débusquent l’animalité en nous. Les corps ondulent, se déplacent, se frôlent. Et parfois ils chantent. La grimace trouve sa place dans ce trouble de la perception. Mimiques, déformations du visages, références aux masques traditionnels, arrêts sur des expressions ou des postures contrefaites, corps découpés à la serpe accompagnent les états de corps et rompent, par l’image, ce flux et ce reflux qui nous entête.
Il y a parfois des problèmes de durées trop long ou trop court se prend – on à dire. Mais on sent chez Maxence Rey le désir d’aller chercher ailleurs d’autres voies que celles souvent attendues sur les plateaux. Ses interprètes l’ont compris et sont formidables dans la prise en charge du propos

Suite aux représentations des 10 et 11 octobre 2017 au théâtre de l’Étoile du Nord, dans le cadre du festival Avis de Turbulence #13, Paris.

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Sous ce titre étrange, Le Moulin des tentations, Maxence Rey plonge dans les couches profondes de l’être et de ses sentiments inavouables. Elle accompagne cinq danseurs dans cette équipée qui s’annonce anxiogène et pleine de suspense. A quoi ressemblent nos monstres ? Qui sont nos jumeaux obscurs ? De cette recherche évidemment périlleuse et délicate, Maxence Rey entend faire surgir des créatures jamais vues dans une explosion de formes inédites. Formée à la danse classique et contemporaine au conservatoire de Lyon, Maxence Rey a créé sa compagnie, Betula Lenta, en 2010 et a remporté le 1er prix du jury du concours (Re)connaissance en 2013.

Annonce des représentations des 10 et 11 octobre 2017 au théâtre de l’Étoile du Nord, dans le cadre du festival Avis de Turbulence #13, Paris.

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Inspirée par la nombreuse iconographie représentant la tentation de Saint Antoine, et en premier lieu inspirée par l’œuvre de Jérôme Bosch, cette chorégraphie tente de mettre au monde les zones les plus secrètes, inavouables de l’humain, ses penchants les plus noirs, ses désirs les plus pulsionnels, irréfléchis, dominateurs.
Pour rappel, Saint Antoine, retiré dans un désert d’Égypte, subit mille tourments à cause du Diable qui lui fit apparaître tout un monde de volupté.
Électrisés par la musique électronique très élaborée et entêtante de Bertrand Larrieu, les corps des cinq danseurs s’agitent de spasmes compulsifs, de forces sinusoïdales répétitives, de soubresauts épileptiques. Toutes sortes de puissances qui ordonnent et tourmentent ces chairs.
Il y a une illusion robotique dans cette chorégraphie possédée : forces des désirs, voracité animales. Les pieds solidement rivés au sol, les bras des danseurs, les têtes, les ventres sont d’autant plus balancés par des jaillissements, des ruptures, des ondulations évocatrices, tentatrices, mécaniques.
L’animalité emporte bientôt tout.
Les rythmes par moment techno, par moment donnés par un simple harmonica d’humeur Louisiane, sont des despotes. Ils tirent les fils invisibles des nerfs et des muscles.
Et c’est finalement une fête des sens tout puissants dans laquelle nous plonge la chorégraphie de Maxence Rey. Une fête de village, sorte de carnaval sans masques, où les désirs mènent les danses, les attirances, l’ivresse et les ébats grouillant jusqu’à l’orgie, et la morsure pour tout baiser.
En alternance, scènes figées où chaque danseur devient une unité solitaire, scènes d’affrontements, d’approche, à deux, trois, scènes de groupes où les ébats des bas instincts agitent la masse des corps mêlés.
Puis, revenant aux personnages énigmatiques peints par Jérôme Bosch, Maxence Rey fait faire feu à ses danseurs avec des grimaces, des brassées de grimaces, de rires muets, d’effroi.
Une vision de la volupté qui refuse d’en faire un idéal mais plutôt l’annonce du désir d’abandon et de mort, là où l’animalité règne en maître.

Dans le cadre de l’annonce des représentations des 3 et 4 mai 2016 au théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, France.

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Le vertige de l’insondable – Un désir sinue en nous comme un reptile. Dans la nuit qui nous bouge, il rampe, appelle, surgit et frappe nos faces animales. La chorégraphe et danseuse Maxence Rey puise à ces sources sourdes et opaques, met en mouvements leurs vibrations primitives. Le désir rôde, gronde, nous affole tandis que les danseurs de la Compagnie Betula Lenta déchaînent ventres, jambes et grimaces. Dans une pénombre propice aux monstres anciens, les corps gravitent, se cherchent, crient la terrible distance qui les sépare et les unit dans un éternel conflit solaire. Les lumières magnifiquement tracées de Cyril Leclerc découpent ces prodigieux vertiges charnels cadencés par l’orage. Attirés ou répulsés, les corps miment diablement ces rapacités et envoûtements et vrillent en mesure, embrigadés par les puissantes créations musicales de Bertrand Larrieu. Chez Maxence Rey, le désir est un mâle nécessaire. Aimant ou naufrage, il nous trempe dans la transe où la chair nous sonde et nous brandit. Dans ce sublime spectacle, une espérance nous meut et nous émeut au fond d’un rêve. Avec Maxence Rey, nous sommes poussés vers la scène par nos irascibles passions et sommes inéluctablement enchaînés à ces abîmes qui nous dansent, nous déchirent et nous achèvent. De quelles métamorphoses venons-nous quand le désir nous tord et nous répand…? Allez ça voir !

Suite aux représentations des 3 et 4 mai 2016 au théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, France.

On avait laissé Maxence Rey avec Jérôme Bosch, dans le trio CURIOSITIES déterminé par l’œuvre du peintre. Aujourd’hui, avec cette pièce, elle poursuit dans cette veine d’inspiration et construit un univers inédit.
Si la chorégraphe affiche son goût pour Bosch ou Rubens comme sources pour cette création, ainsi que pour l’histoire de Saint-Antoine, qui donne son titre à la pièce, les références s’arrêtent au moment où commence le spectacle. Le Moulin des Tentations a ceci d’intéressant qu’il n’est pas une illustration littérale d’un univers pictural ou d’une histoire légendaire largement relayée par la littérature. Tout commence par une ronde dans la pénombre. Moment de suspension avant que ne commence la montée en puissance de la danse, matérialisée à travers la seule mobilisation du bassin et de la colonne. Danse organique, mouvement minimaliste, pulsion qui agit de l’intérieur… La sensualité affleurerait si elle n’était pas mécanisée par la systématisation du geste, et presque déshumanisée par la répétition, et par l’absence de contact ou de lien qui pourraient unir les cinq protagonistes.
Corps grotesques
La chorégraphie aurait pu se réduire à ce parti-pris pour figurer la ronde des tentations, et s’engager dans une étude sur l’ondulation du bassin. Or, Maxence Rey parvient à se sortir de cet écueil pour engager le corps dans d’autres états, d’autres séquences, et à nous surprendre. Voilà que les danseurs embarquent leurs propres démons vers d’autres endroits du corps, investissant le visage, les yeux, la bouche. Les corps deviennent grotesques, voire drôles, se déforment, se transforment, faisant de cette bande d’individus une sorte de bestiaire humain jouant sur un catalogue de sensations, de sentiments, et d’émotions. Tout cela sans jamais abandonner la pulsation originelle, tendue entre vie et mort, dans un état des lieux des corps d’aujourd’hui qui s’amusent des désirs comme des dégoûts.

Dans le cadre de l’annonce des représentations des 3 et 4 mai 2016 au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine, France.

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Après le Diable
Comment se révèle-t-elle, cette étrangeté en nous, cette monstruosité, que Maxence Rey fouille de pièce en pièce? On ne croit plus au diable et en ses tentations, mais l’inexpliqué toujours nous inquiète, le point mort de notre rationalité, l’incontrôlé. C’est par le corps des interprètes qu’il surgit ici, entre grotesque et beauté. Ceux ci nous font toucher du doigt cet instant paniqué de la transformation, où la résistance abdique. De la fête de village selon Rubens à la la fête techno, le mouvement traverse les époques. Les pulsions se libèrent avec force, les visages grimacent, les ventres s’agitent et se tendent, les sens s’ouvrent, les regards s’aiguisent, avides. Quelques frôlements, des gestes francs, et explosent des orgasmes raides et muets. Les poses sont convulsées et les cris libérés, loin de la tête les bassins dansent. Dans sa troublante viscéralité, l’œuvre parait sévère jusqu’à ce que la drôlerie l’emporte, culminant irrésistiblement en une chanson folklorique réinventée.

Suite à la représentation du 6 février 2016 au CDC – Atelier de Paris – Carolyn Carlson, en partenariat avec le festival Faits d’hiver.

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Dans la cage des animaux : parades et tentations
Cinq corps qui se jaugent, s’observent, se sentent, s’échauffent et s’ouvrent. Ca se mange du regard, du bassin, de chaque partie du corps qui ondule, prêt à s’offrir au sacrifice des tentations. Maxence Rey crée une cage dont les animaux tremblent d’un érotisme acéré et tendre. Une proposition forte à la réalisation hétéroclite, chorégraphie qui se farde d’autant de visages que de formes de tentations qu’elle traverse.
Les cinq danseurs explorent intimement leurs penchants obscurs, questionnent et provoquent leurs animalités enfouies, font vibrer au plus fort les pulsions qui les habitent. Ce qui en ressort prend la forme d’une parade primitive, aux caporalisés brutes, archaïques et terriblement humaines. L’ensemble se tord et se métamorphose en une excitation délirante, aux formes de danses populaires enivrées et exubérantes. Les corps émergent d’une masse sombre et sordide pour atteindre les chaleurs et les spasmes explosifs de la jouissance.
Chaque individualité est empreinte d’une sensibilité et d’une qualité corporelles évidente, sensible et dont l’organicité nécessaire contamine la salle d’un érotisme puissant. Sous leurs costumes aux matières latex, résilles et autres allures cuir-moustache, la chorégraphie se préserve de la nudité et développe une élégante décence des corps. Les mouvements sont suggérés, la réception en est décuplée.
Plus qu’une simple convocation sensuelle, la chorégraphie est une véritable musicalité en mouvement, opérée par ce quintet de danseurs essoufflés, traversés par les percussions de la fatigue en travail, de la musicalité des respirations. Tel le chant des sirènes, un air organique de fascination émerge de cette masse à cinq branches.

Suite à la création les 5 et 6 février 2016 au CDC – Atelier de Paris – Carolyn Carlson, en partenariat avec le festival Faits d’hiver.

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Les démoniaques créatures de Saint-Antoine
C’est à nouveau dans l’univers du surréalisme que nous plonge Maxence Rey avec Le Moulin des Tentations, une création violente et crue, directement inspirée par les diverses et nombreuses Tentation de Saint-Antoine, qu’elles soient littéraires ou picturales, celles de Jérôme Bosch bien sûr mais aussi celles d’autres peintres, depuis la fin du Moyen-âge jusqu’à Dali. Un monde très proche aussi des scènes de la vie quotidienne villageoise dépeintes par Bruegel ou Téniers, entre autres La kermesse ou noce de village de Rubens, lesquelles ont également fortement influencé la chorégraphe.
S’il est un thème adulé par les surréalistes, c’est bien celui de Saint-Antoine et de ses tentations : d’après la légende, ce saint, retiré dans le désert d’Egypte, y a subi la tentation du Diable sous la forme de visions des voluptés terrestres. Ce sujet est à l’origine de fort nombreuses œuvres littéraires ou artistiques, en particulier picturales: outre le célèbre tryptique de Jérôme Bosch (1501) conservé au musée de Lisbonne et son tableau du même nom (1491) au Prado, on relève une bonne vingtaine de tableaux ou dessins d’autres maîtres inspirés par ce thème, entre autres le rétable de Matthias Grünewald (1516) conservé au Musée Unterlinden à Colmar, le tableau de Brueghel l’Ancien (1557) hébergé par la National Gallery of art de Washington, l’eau forte de Jacques Callot (1617) à la B.N.F. et, plus près de nous, les peintures de Paul Cézanne (1877), Max Ernst (1945), Paul Delvaux (1945) et Salvador Dali (1946). Plusieurs musiciens se sont également inspirés de ces récits, en particulier Michel de Ghelderode et Louis de Meester (1932), Werner Egk (1952), Luis Jaime Cortez (1999) et Bernice Johnson Reagon (2005), sans compter les cinéastes (Georges Méliès en 1898 et Vincent-Lorant Heilbronn en 1906), de même que des écrivains (Prosper Mérimée en 1825, Gustave Flaubert en 1874, ainsi d’ailleurs que le poète et essayiste contemporain Michel Ménaché). C’est dire si les sources d’inspiration pour la chorégraphe étaient nombreuses et variées.
Ce que Maxence Rey a cherché à mettre en avant, ce sont davantage les tourments éprouvés par ce personnage que les ambiances dans lesquelles il pouvait se trouver et évoluer. D’où une scénographie sobre et épurée, transposée dans un univers neutre éliminant soigneusement tout artifice, mettant l’accent sur les sentiments, les pulsions et les affres éprouvés par Saint-Antoine – et nous-mêmes par de là son image – en prise avec ses (nos) démons. Autre procédé également utilisé par la chorégraphe, la démultiplication du personnage, entre autre par des face-à-face avec sa propre image, afin de mieux faire ressortir la puissance et la véhémence des sentiments, des tensions, des forces du mal qui, par moments, nous étreignent sans répit. Si ces sentiments s’exprimaient tant par les attitudes que par les mimiques – rictus, sourires pincés, expressions de peur ou de douleur, d’inquiétude ou d’aversion – ils se manifestaient aussi viscéralement par de violentes pulsions saccadées de l’abdomen qui affectaient l’être tout entier, le conduisant peu à peu vers la déchéance, tant physique que morale, dans un sabbat délirant mais libérateur.

Suite à la création les 5 et 6 février 2016 au CDC – Atelier de Paris – Carolyn Carlson, en partenariat avec le festival Faits d’hiver.

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Dans le titre de sa dernière pièce, Le moulin des tentations, Maxence Rey aime souligner un travail sur la matière brute, le fait de la broyer, la raffiner, la réduire à un tout autre état que ce qu’elle était au départ, et pourtant toujours en lien avec cette matière d’origine.
On voudrait écrire ici un article extrêmement simple, bref, qui fasse écho à cette intention, tellement proche de ce qu’on éprouve, en effet, au vu de l’action du plateau ; qui y parvient, sans que cela n’ait rien d’évident au départ.
Avec quatre autres interprètes, la chorégraphe part de l’observation de La tentation de Saint-Antoine, chez Jérôme Bosch particulièrement, puis dans toute une tradition picturale. Elle la met en rapport avec la grande peinture flamande des fêtes populaires et des carnavals. Du côté du fantastique et des tentations démoniaques, il s’agit d’aller déceler les états émotionnels du corps humain en proie aux débordements orgiaques et jubilatoires. Humains, si humains.
Dans cette pièce, la danse va donc tenir en d’inépuisables rafales de masques, mimiques, arrêts sur images expressives, postures outrées, silhouettes tranchées à la serpe. De l’un à l’autre de ces motifs, opère un intense travail de retenue des énergies, de suspensions, d’apnées corporelles. Avouons-le : il est d’abord possible d’y ressentir une forme de piétinement virant à l’errance, d’une pièce dont on croirait qu’elle s’égare sans trop de but.
Or un autre mouvement est au travail, inlassablement, du côté d’une compression pulsatile du bassin, travaillant le souffle d’une onde au long cours, gagnant tout des corps. Dans la même dynamique, c’est une plasticité générale du groupe qui se met à opérer. Il y a là un chaos grimaçant, endiablé et troué. Rien d’une belle et simple houle hypnotique (façon Bolero).
Ensorcelante, prenant à revers la multiplicité des rictus, la collection des postures, c’est une vague plus profonde, déjouant les pièges de la perception, qui peu à peu amène la pièce à son terme, comme au bout d’un rêve un rien cauchemardesque. Sa puissance naît du jeu d’espacement entre saccade des croquis visuels, et ample pulsation de l’énergie de fond.
Cette traversée tient de l’équipée. Et pour dire, elle est servie par une remarquable intelligence d’interprétation de danseurs responsables et impliqués, intégralement affranchis des tentations du m’as-tu-vu. Cela se salue.

Suite à la représentation du 6 février 2016 au CDC – Atelier de Paris – Carolyn Carlson, en partenariat avec le festival Faits d’hiver.

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Le plateau du CDC Atelier de Paris est plongé dans l’obscurité : au centre, un faible foyer de lumière, des corps se devinent en cercle autour, une amorce de mouvement oscillatoire porte la promesse d’une ronde à venir, des bras s’entrecroisent dans un nœud des chairs – quelque chose d’organique et viscéral se trame. Fine connaisseuse de Hieronymus Bosch, Maxence Rey puise dans l’univers du peintre flamand des matières d’une saisissante expressivité.
Et voici que la ronde démarre, flottement irréel au bord de la suspension, avant que le mouvement ne se précise – le pas devient de plus en plus appuyé, rapide, la lumière monte. Le Moulin des tentations – titre emprunté à un ouvrage de Michel Ménaché, référence directe au tableau de Bosch, La tentation de Saint Antoine – s’enclenche. Les liens se distendent, le nœud se défait, chaque danseur est saisi par des gestes spasmodiques. Loin de toute lecture empreinte de morale, la chorégraphe nous confie explorer dans la tentation ce qui nous fait bouger, nous met en résistance, nous pétrit. Le désir, l’élan, la pulsion, le fantasme circonscrivent la dynamique d’une création qui dessine de permanents allers-retours entre le débordement et la retenue.
Une lumière acide, verdâtre inonde le plateau. Les danseurs prennent leur temps, s’observent, s’écoutent avant de plonger vers des zones profondes et troubles, chargées de non-dits où ils puisent leurs matières. La respiration du ventre induit une texture particulière des corps qui semblent retrouver des états ataviques d’une phylogenèse depuis longtemps oubliée : êtres poreux et sensibles qui nourrissent leur propre rythme tout en restant réceptifs aux autres. Des jeux de pure attraction ou répulsion, synchronisation ou perturbation, apaisement ou amplification orientent ces flux, tracent des configurations changeantes, particulièrement instables. La montée de l’énergie est irrépressible. Qu’elle soit marquée par une fluidité reptilienne ou sous le sceau d’une inertie épaisse, toute corporéité se charge d’affects complexes, indicibles. Les coups de bassin deviennent plus amples, virent aux secousses, les danseurs sont en train de former une meute spasmodique qui se cherche. Un rythme collectif s’installe, les visages s’absentent, le jeu de masques est prêt à commencer. La forge intérieure qui maintient la surcharge d’énergie prend une teinte ouvertement érotique, avant que les petits sons ne se transforment en grondements, pour faire place aux cris désarticulés, laissant éclater une certaine agressivité. Les glissements sont imperceptibles et puis soudain des masques nous font face : des bouches, des dents, des cous, des yeux, des fronts et des mentons se figent dans une expressivité exacerbée.
Cette frontalité pourrait très vite s’épuiser dans le jeu de ses mimiques grotesques, pourrait également faire signe vers un certain motif des vanités qui infuse les peintures du maitre flamand, et pourtant un rythme souterrain, un ondoiement obstiné et tenace continue à la travailler de l’intérieur. Plusieurs strates de présence se superposent, brouillent les pistes, troublent toute lecture univoque. La chorégraphe avoue rechercher un endroit où le corps est plus proche de sa vérité, ne peut plus tricher. Le jeu de contrastes est vertigineux et dans l’écart tout un imaginaire intemporel pullule et prolifère. Nous sommes saisis par ce regard par derrière l’épaule, hanté, comme pourchassé par une meute délirante, que nous renvoie un danseur.
Un petit chant s’élève, dans une langue inventée, qui s’adresse et active les différentes parties du corps. Cette ritournelle passe d’un interprète à l’autre, pour être ensuite reprise en chœur. La contagion vers le public est imminente, s’inscrit dans la mémoire des chairs, semble nous conduire vers la jubilation d’une fête de village descendue des compositions peintes, où joie et crudité se mêlent, communicatives.

Suite à la création, les 5 et 6 février 2016 au CDC – Atelier de Paris – Carolyn Carlson, en partenariat avec le festival Faits d’hiver.

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Entretien réalisé à l’initiative du CDC Atelier de Paris-Carolyn Carlson, dans le cadre de ses activités d’accueil de résidences de création et co-productions. Aucune reproduction autorisée sans accord préalable.

A quoi renvoie le titre de votre pièce, Le Moulin des Tentations ?

Ce titre m’a été offert par Michel Ménaché, poète contemporain, essayiste. J’ai découvert son ouvrage La tentation de Saint-Antoine alors que j’effectuais de multiple recherches pour la conception de ma précédente pièce, CURIOSITIES, qui partait d’une observation de la peinture de Jérôme Bosch. Le Moulin des Tentations est le sous-titre de cet ouvrage de Michel Ménaché.

Ce livre décrit La tentation de Saint-Antoine, en s’appropriant ce tableau de Jérôme Bosch. Le soustitre a tout de suite provoqué une résonance en moi. Ne serait-ce qu’à travers ce qui s’attache au mot “moulin” : l’idée de prendre une matière brute, la raffiner, la métamorphoser en une autre matière, mais qui reste intimement reliée à la première, et permet de la partager autrement.

L’idée de tentation est au coeur de tout mon travail : celui-ci consiste à me relier à ce qui nous constitue en tant qu’êtres humains. Il s’agit d’une quête de l’essence et de la vérité de l’être, à travers nos comportements, nos envies, nos désirs, nos élans, qui nous constituent, nous possèdent, qui sont assouvis ou ne le sont pas, nous font aller de l’avant ou peuvent nous noyer aussi. De quelle manière passer à la moulinette les tentations qui nous animent ?

J’aimerais retenir aussi une autre dimension évocatrice du mot “raffiner”, qui renvoie à la dentellerie, au raffinement.

Des pièces du patrimoine pictural constituent des références incontournables dans ce travail.

Je me suis plongée dans les multiples Tentations de Saint-Antoine que recèle le patrimoine pictural. Si je me suis particulièrement arrêtée sur celle de Jérôme Bosch, et si j’éprouve une attirance très particulière pour la peinture flamande du Moyen-âge et début Renaissance, je me suis aussi penchée sur la peinture italienne, française, et jusqu’à Dali ou Jacques Callot. Tous donnent à voir ce pauvre Saint-Antoine soumis à ses propres fantasmes.

Je me suis penchée par ailleurs sur les représentations picturales des fêtes populaires et villageoises comme celles de Bruegel, Teniers, Gijsels mais surtout sur La kermesse ou Noce de village, de Rubens. Il m’a semblé qu’on retrouve les créatures qui entourent Saint-Antoine en proie à ses tentations et fantasmes, dans ces corps en fête qui mangent, boivent, chantent, pissent, vomissent, hurlent, dansent. Ces corps emplis lors d’une fête, je les retrouve dans ces corps humains hybrides qui entourent Saint-Antoine chez Jérôme Bosch, têtes humaines sur corps d’animaux, et autres figures de la monstruosité et du vice humain.

Mais en quoi consiste votre lien au registre pictural ? Y cherchez-vous une source d’inspiration ? Ou de documentation ? Une situation à illustrer, voire à incarner ? Ou bien êtes-vous dans un commentaire ?

Avant de plonger dans un état de travail corporel, je m’entoure de références bibliographiques, et picturales. Il pourrait aussi s’agir de sculpture, ou de vidéo, qui soient en lien avec la thématique de mon travail. Il y a là une nourriture sensible qui va faire émerger des axes de travail, de représentations de corps.

Mais à aucun moment je ne cherche à créer un tableau vivant découlant d’un tableau de peinture existant. Bosch est Bosch. Brueghel est Brueghel. Nous ne ferons jamais rien de mieux sur le terrain de leur mode de représentation. Il y aurait lieu d’y craindre des contre-sens. Et mon intérêt ne se pose pas à l’endroit de créer du vivant à partir du figé.

La nourriture que j’y puise vient alimenter une inspiration, des envies. Dans mon solo CURIOSITIES, la figure des Céphalopodes de Bosch s’est retrouvée dans ma posture de base, accroupie, genoux repliés. Il s’agit d’un rapport énergétique aux tableaux : capter une atmosphère, une couleur, et non de figures imitées dans les corps. Ce à quoi nous nous relions, ce sont des sensations et émotions émanant des tableaux : de la terreur, de l’horreur, du merveilleux, de la transcendance, du repli sur soi, le doute, le dépit, une forme d’exaltation, l’asservissement, la circonspection…

En lien avec la kermesse de Rubens, nous nous relions à la forge infernale et implacable du vivant. On y trouve de la bassesse, et pourtant une forme de joie, dans des corps remplis par la danse, l’alcool, la nourriture. Il s’agit de capter les sensations, les impressions que ces tableaux laissent en moi.

Les interprètes de la pièce travaillent-ils eux aussi directement sur ce fonds ?

Tout au long de la création, ces sources demeurent à portée de main, disponibles pour quiconque. Ce sont des choses que je partage évidemment avec les interprètes, pour nous doter d’un terreau commun, d’une pâte commune mais aussi avec les autres complices artistiques au son, lumière, costume, scénographie. Cela rappelle l’image du moulin : il s’agit de générer une alchimie pour chacun comme pour l’ensemble du groupe. Nous sommes pétris dans la même matière. D’une autre façon, pour créer une connivence à l’intérieur du groupe, nous pratiquons le Qi Gong, art énergétique chinois qui vient raffiner l’énergie intérieure.

On pourrait s’étonner que votre recherche en direction du monstrueux ne vous ait pas attirée vers Bacon.

C’est en effet un peintre dont l’oeuvre me parle tout autant, dans ce rapport de révélation d’une possible monstruosité humaine, et du mystère ainsi constitué. Si je n’ai pas travaillé activement sur cette référence, je ne trouverais rien d’aberrant à ce que des spectateurs puissent s’y projeter, de même qu’en Lucian Freud.

Dans votre processus de création, quel travail de corps s’engage à partir de la référence picturale ? Comment s’articule votre option d’une écriture très fixée alors que vous entendez traiter d’un corps en plein débordement ? Comment résoudre cette éventuelle contradiction ?

J’aime à travailler les oppositions, les contradictions, dans les corps mêmes. Nous passons de masque en masque, images sur-expressives et figées, que nous produisons nous-mêmes avec nos visages, tandis que nous nous livrons à un implacable mouvement du bassin, très vivant. Dans le corps, j’oppose du figé et du mouvement continu pour signifier l’immuable. Ce travail de contradiction corporelle est primordial.

Je soumets le corps à des contraintes de mobilité, des principes très stricts, afin de trouver des espaces de liberté à l’intérieur de ces contraintes. Ces espaces de liberté peuvent donner différents niveaux de lecture pour le spectateur. Cela peut faire lien avec l’image picturale, mais non par voie d’incorporation de celle-ci, je le répète, mais par transfert, transposition, suggestion et décalage.

Quant à ce travail de sur-expressivité de nos visages figés, nous sommes partis des cinq émotions humaines primaires et universelles : joie, tristesse, peur, dégoût, colère. En plus de ces émotions profondément viscérales, nous nous sommes attachés à créer par nous-mêmes les expressions des sept péchés capitaux. Comment chacun d’entre nous pouvait-il se relier à l’endroit du vice, de la faille, traitant de l’envie, la paresse, l’orgueil, la luxure, etc ? Les sources picturales abondent sur ce plan, mais chacun de nous est parti de son individualité, de son propre imaginaire.

Le débordement recherché tiendrait-il d’une forme d’ivresse, voire de transe ?

Ça n’est pas cet endroit qui m’intéresse. Je préfère travailler sur le dialogue, l’élasticité, la tension entre contention et débordement. Cela se situe ailleurs que dans l’hystérie du corps. Le débordement tient d’un jaillissement, avec excès certes, mais repris, ramené à la contrainte, sous l’emprise des règles sociales instaurées. Il n’y a pas transe, mais bien plaisir et ivresse dans la danse.

De qui vous entourez-vous dans ce travail ? Quelle qualité relationnelle est investie par le groupe au long du processus ?

Nous sommes cinq sur le plateau, dont moi-même. Au total l’équipe comprend dix personnes. Cela représente un vrai changement de format en comparaison de mes pièces antérieures. De ce fait, j’ai d’abord pensé rester en-dehors du plateau. Puis les empêchements de calendrier d’une autre danseuse m’ont aidée à céder à mon attirance pour le plateau, j’y suis retournée.

Quant à la constitution de l’équipe, je ne sais pas travailler avec des personnes que je ne connais pas. Je serais incapable de procéder à une audition. J’ai invité les interprètes à me rejoindre. Il y en a deux avec qui j’ai déjà eu l’occasion de partager le plateau chez d’autres chorégraphes. L’un est comédien, avec une physicalité très engagée. Un autre, est aussi à cet endroit de frottement en danse-théâtre. J’en ai apprécié un autre en le découvrant en position de spectatrice. Une autre est elle-même chorégraphe, et notre rencontre s’est tissée d’affinités.

L’année dernière, j’ai bénéficié d’une année de résidence à Micadanses à Paris, qui me donnait une totale liberté d’accès à un studio, me permettant tout type de recherche à travers la thématique du Moulin des Tentations. J’ai donc provoqué la tenue de quatre laboratoires de recherche chorégraphique, en invitant des artistes professionnels du son, de la danse et du théâtre à venir explorer la thématique de Corps contenus – Corps débordants. Dix-huit participants ont répondu présents dont les quatre autres interprètes du Moulin des Tentations. Avec eux, j’ai pu éprouver des matières reliées aux dynamiques de contrainte et de débordement, que j’ai précédemment évoquées.

Cela se faisant sur un mode très altruiste, dans la rencontre, une alchimie relationnelle s’est constituée dès ce moment là, avant même que s’engage le processus proprement dit pour la pièce en cours. L’écriture du Moulin des Tentations ne porte pas essentiellement sur une composition relationnelle, ce n’est pas une pièce sur le groupe.

Je me relie à des artistes qui ont, par rapport à l’art et à la vie, une posture qui me correspond, avec leurs présences scéniques très particulières, et leurs couleurs différentes, qui ne sauraient se rabattre sur un considérant seulement technique. J’en reviens à notre pratique partagée du Qi Gong, à son effet révélateur sur la sensibilité profonde, éveillant un imaginaire propre, où le factice n’a pas sa place. Au delà des danseurs, je me relie avant tout à des êtres pleins de curiosité, chez qui l’égo ne prime pas. Cela au profit d’une attention et acuité bienveillantes à soi-même et aux autres. C’est ce qui permet les prises de risque artistiques.

Cette même logique de collaboration au long cours marque votre travail du côté du son, des lumières, etc.

Tout à fait. Les concepteurs du son et des lumières, ont été présents dès le début du processus. Pour le son, les trois premières résidences ont vu un travail totalement mêlé d’improvisations dans les corps et d’improvisation dans la musique. Le concepteur lumières est également artiste plasticien et il réfléchit son intervention selon une globalité esthétique. Son, lumière et corps ne sauraient se développer séparément, je ne peux pas l’imaginer autrement. Nous créons ensemble un univers ; il y a là une notion clé, que j’aimerais retenir comme constitutive d’une notion de contemporanéité. Je pourrais souligner les mêmes qualités d’attention soutenue dans la durée à propos du travail de la costumière et de la scénographe.

Notice du spectacle réalisée suite à l’entretien de Gérard Mayen avec Maxence Rey dans le cadre de l’accompagnement des compagnies du CDCN Atelier de Paris – Carolyn Carlson

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