Le traitement du corps par le corps

Je me réjouis de la programmation du Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine : éclectique ; jamais complaisante, elle se risque à ou assume de (c’est selon) défendre une création actuelle, aux propositions qui, bien que déroutantes, n’en permettent pas moins d’ébranler nos conceptions (formalisantes et formalisées) du monde. Le 13 mars, la soirée était consacrée au traitement du corps à travers la danse : La chair a ses raisons de Mathieu Desseigne-Ravel/Naïf Prod et Sous ma peau de Maxence Rey/Cie Betula Lenta. L’occasion d’esquisser quelques lignes sur l’usage du corps et sa représentation dans une certaine pratique du spectacle vivant

Sans revenir sur 5 000 ans d’histoire de l’art, rappelons que depuis le début du 20e siècle celui-ci entretient avec le corps un rapport ambivalent. Comme l’objet a connu une valorisation artistique par déplacement de milieu sociologique (d’objet du quotidien à objet de musée) ; le corps est devenu au milieu des années 60 l’un de ses outils et l’une de ses matières (tel pinceau ou telle toile) par glissement technique. Et si le spectacle vivant, qui est de fait un art du corps – celui de l’acteur, du personnage -, est plus enclin à jouer avec le corps créateur que d’autres pratiques, mais il est prisonnier des différents niveaux de réalité dans lesquels il baigne. Un corps complexe à discerner dans la superposition des rôles et sous le bal des costumes mais qui, plus paradoxalement encore, devient insaisissable lorsqu’il se met à nu. D’ailleurs, je crois qu’il n’est jamais nu sur une scène !

Il n’est possible d’être nu qu’en opposition à celui qui est habillé, l’adjectif perdant sinon son utilité ; et être dévêtu n’est pas la condition pour être « mis à nu ». Plus que de « nu », parlons de nudité, plus ou moins effective et inexorablement liée pour moi à un art de l’effeuillage. Non dans une révélation érotique du corps, mais dans un rapport de soustraction, du passage d’un état à un autre, espérant révéler et toucher le cœur d’un corps et psychique et physique. Mais c’est plus difficile que de simplement se foutre à poil. Déjà parce qu’une scène, même improvisée, ne peut être soustractive : la moindre lumière habille un corps mieux qu’aucune draperie !

Le spectateur est peu disposé à accepter l’exhibition du corps étranger, celle-là même qui lui est communément interdite ou clairement déconseillée en dehors de motifs légitimes. Une prohibition qui ne concerne pas tant l’exposition d’une peau dévoilée que la vue d’un sexe. Pierre Perret a échoué. Chanter « Ah ce qu’il est beau mon chibre/quand il est à l’air libre ! » n’a pas suffit à faire plier deux siècles d’idéologies religieuses et à effacer de nos comportements la punition d’Adam et Eve. Comme eux, le spectateur cherchera inconsciemment les feuilles — justifications et symboles — qui masqueront la « déroute » légitimée par l’acte créatif : « Mais, mon Dieu, ils sont à poil !? », « Oui ! Mais c’est de l’art ! ». Du calme, je vous dis que personne n’est nu ! Écarter les tergiversations sur l’ostension de quelques poils et autres plis est nécessaire pour dépasser la culpabilité du simple spectateur voyeur. Non que nous ne le soyons jamais, mais ce 13 mars, les propositions du soir n’étaient pas aussi paresseuses. Prenant en compte l’inaccessibilité du corps nu au regardeur, ces deux créations imposent de le différencier du traitement de sa nudité.

Face A : La chair a ses raisons – Mathieu Desseigne-Ravel
[…]
Face B : Sous ma peau – Leslie Mannès, Marie Pinguet, Maxence Rey
Trois chaises en fond de scène, socles de trois nus féminins diversement sculptés par une lumière zénithale. Le dispositif, plus frontal, surprend. Ces corps immobiles suspendent le temps, instaurent une distance et troublent : ne sommes-nous que des voyeurs jouant au jeu des différences ? Pris au piège par cette nudité exhibée, que faire ? Rien. Puisqu’à peine trouvé un regard moralement convenable sur ces corps, ils se meuvent, se ridiculisent, se toisent, se choquent et s’entrechoquent, se tendent et se relâchent dans une chorégraphie des plus « habillées ». 50 minutes où la danse expose ce qu’elle a de plus paradoxal : son incapacité à mettre à nu la chair, si manifeste soit-elle.

Sous ma peau © Delphine Micheli
Sous ma peau © Delphine Micheli

Piste 1. Dans un décalage entre attente du spectateur et proposition de l’artiste, mon esprit passe en revue tout ce qui pourrait donner du sens à ce face à face figé. La frontalité permet une chose, l’identification des corps — trois tailles, deux corpulences, une coupe, aucun visage. Trois danseuses, comme un échantillon de ce que peut être le corps féminin. La nudité et l’anonymat qu’elle véhicule, se faisant reflets du conditionnement du corps féminin, mettant en exergue les lieux communs qui s’y rapportent. L’inaction fait remonter à notre conscience des généralités, auxquelles nous n’adhérons pas forcément, mais que le bain culturel nous impose. Maxence Rey brasse les poncifs moraux qui affublent ou glorifient le corps féminin et chaque position prise trouve, a minima, un référent et sa critique.

Sous ma peau © Delphine Micheli
Sous ma peau © Delphine Micheli

Piste 2. Puis brisant la frontalité, les corps parcourent l’espace, se laissent observer sous tous les angles. Trop d’angles, pour ne laisser voir qu’une nudité dans sa diversité. Une sensation étrange me parcourt, est-il possible que la chorégraphie proposée soit celle de corps habillés ? À cet instant, le corps grotesque dans ses courbures et ses contacts, ridicule d’être nu en somme, ne semble l’être que par manque de vêtement. Paradoxalement, la nudité apparaît comme semblable à l’habit. Et me donne l’envie de vivre l’expérience d’un classique joué à nu, une proposition pure où la technique corporelle prendrait toutes ses lettres de noblesse, non dissimulée derrière costumes et fards ; affichée, elle porterait sans doute l’efficacité du mouvement créé pour des corps vêtus. Une grâce propre à la danse, car, comme le rappelle Agamben(1) « le corps le plus gracieux est le corps nu que ses actes entourent d’un vêtement invisible en dérobant sa chair par la magie et la grâce du mouvement bien que la chair soit totalement présente aux yeux des spectateurs. »

Sous ma peau © Delphine Micheli
Sous ma peau © Delphine Micheli

Piste 3. Ce corps glorieux, rappelons-le, serait celui des âmes peuplant le paradis. Corps purs des âmes d’une masse élue mais sans individualité. Et c’est là que le double masque chair porté par les danseuses trouve sa pertinence. Si elles nous apparaissent nues, sans visage et sans identité, elle ne le sont pas vraiment. Dévêtu, le corps n’est que le signe d’une espèce, de l’humain, non de la personne. Et si, au fil du spectacle, les masques tombent, jamais nous ne passons outre les visages qu’ils lissent. Jusqu’à ce dernier face à face où la lumière illumine ces individualités, trois femmes sans masque. Nues ? Elles le sont. Mais leurs corps plongés dans la pénombre, à peine perceptibles, s’effacent devant l’identité. Et Sous ma « chair » pose une ultime question : s’il n’y a aucun nu sur scène, y était-il vraiment question de nudité ?

Suite à la représentation de Sous ma Peau – version intégrale, le mardi 13 mars 2018, 20h, Théâtre Jean Vilar,Vitry-sur-Seine.

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(1) Philosophe italien, spécialiste de la pensée de Walter Benjamin, de Heidegger, de Carl Schmitt et d’Aby Warburg ; particulièrement tourné vers l’histoire des concepts, en philosophie médiévale et dans l’étude généalogique des catégories du droit et de la théologie. La notion de biopolitique, empruntée à Foucault, est au cœur de nombre de ses ouvrages.

Pas vu mais attirant
Se glisser sous la peau de la danseuse Maxence Rey équivaut à une incroyable traversée des émotions et des sensations du corps féminin. Intime, violent, conflictuel, paradoxal, ce spectacle veut décliner les registres de l’enfermement, de la blessure, de l’inconfort… et bien plus. Sous ma peau, trio pour trois femmes et trois corps nus, se veut une opération à corps ouvert d’un féminin qui se livre et se libère tel qu’il est et désire être. Ce spectacle, créé en 2012, a remporté le concours de danse contemporaine (Re)Connaissance en 2013. Elle est actuellement en résidence au Théâtre Jean-Vilar de Vitry.
Annonce de la représentation de Sous ma Peau – version intégrale, le mardi 13 mars 2018, 20h, Théâtre Jean Vilar, Vitry-sur-Seine.

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Caresser la peau, en révéler l’âme

Maxence Rey et Nathalie Pernette sont deux chorégraphes de l’épure et de l’intime. En témoignent ces deux créations qui se succéderont sur la Scène nationale de Mâcon lundi 22 janvier ayant pour fil conducteur le dévoilement des corps. Avec la Cie Betula Lenta de Maxence Rey, le corps est nu, profondément nu, il ne peut pas tricher. Les trois danseuses de Sous Ma Peau se meuvent entre ombres et lumières, le visage absent. C’est une danse organique, animale, sans fioritures, jusqu’au malaise. Les corps, instruments d’un langage, se tordent, se froissent, s’étirent et se convulsent, laissant voir sous la peau tout en la révélant. À travers cette fouille intimiste du corps, qui ne s’expose pourtant pas totalement à la lumière, Maxence Rey travaille comme une archéologue, dévoilant l’être derrière l’enveloppe extérieure. Une magnifique chorégraphie du clair-obscur à la façon d’un Rembrandt et de ses ombres lumineuses […]

Annonce de la représentation de Sous ma peau – version intégrale, présentée le 22 janvier 2018 dans le cadre du festival Art Danse Bourgogne, Le Théâtre Scène nationale, Mâcon

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Art Danse Bourgogne : un anniversaire à ne pas manquer

Pour fêter ses 30 ans d’existence le festival Art Danse invite 20 compagnies afin de poursuivre l’exploration d’un univers artistique qui navigue de la « douceur à la douleur du monde », ouvre les frontières, défie les murs qui tentent de séparer les uns des autres et déconstruit les a priori toujours renouvelés sur l’art chorégraphique. Nous y trouverons de grandes choses : Kreatur de Sasha Waltz en ouverture à l’Opéra de Dijon, pièce pour 14 interprètes et le trio berlino-new yorkais Soundwalk Collective ou Initio [LIVE] de Tatiana Julien et ses 13 interprètes + un chœur au plateau, le cinématographe circassien de Boris Gibé avec Bienheureux ceux qui rêvent debout sans marcher sur leur vies. Il y aura L’Histoire spirituelle de la danse de David Wahl, Le chœur à plusieurs cœurs des Cheminants, un Parcours chorégraphique de Maxence Rey au Musée des Beaux-Arts, un match d’impro dansée par Androphyne, Podium ou le SWING Museum de Fattoumi & Lamoureux. Une soirée partagée entre Sous la peau de Nathalie Pernette et Sous ma peau de Maxence Rey. Des découvertes en perspectives, des reprises, des rencontres… Un programme qui déborde de son cadre, clin d’œil aux 400 pièces de danse que le festival a partagé avec les spectateurs pendant ces trente dernières années !

Annonce de la représentation de Sous ma peau – version intégrale, présentée le 22 janvier 2018 dans le cadre du festival Art Danse Bourgogne, Le Théâtre Scène nationale, Mâcon

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Bones of perception

Succubus, witch, goddess, hag, siren, warrior, mother… the mythologies and religions of each culture have their female figures, some of them objects of horror, some figures to be desired or revered. In different guises, the female form incites lust, repulsion, curiosity, fear, and the urge to protect.

With Sous ma peau, choreographer Maxence Rey taps into this multiplicity of the feminine form, presenting a kaleidoscope exploration of these guises through the bodies of performers Leslie Mannés, Marie Pinguet and Rey herself.

Toom! Toom! Toom!

A muffled beat marks the emergence of three luminous white figures from the gloom on stage, seated in chairs, their forms stiff like dolls. The individuality of their faces is obliterated by masks with blurred features, their limbs and torsos a startling alabaster under the spotlights. The movement initially is slow, painstaking, allowing for contemplation of muscle, bone and sinew, the function of joints and sockets.

The work of lighting designer Cyril Leclerc plays a central role, her manipulation of illumination casting the bodies in an ever-changing context. Legs are elongated, or ribs set in sharp relief, causing bodies to transition from an appearance of strength to frailty; the mind moves from associations of sex to an awareness of mortality.

The dancers’ movements collude in this shifting perception, with poses that are by turns lascivious, grotesque and asexual. Bodies subside into soft piles of curves that emphasise femininity, or contort into angular poses that suggest extra-human life forms.

Subtle and richly-textured, Sous ma peau conjures a context-less space that allows for a fluid manipulation of perceptions of the female body.

Suite à la représentation de Sous ma peau – version courte, présentée le 22 août 2014 au Festival B-Motion, Théâtre Remondini, Bassano del Grappa, Italie

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Maxence Rey remporte le concours (Re)connaissance 2013 avec Sous ma peau. Étrange trio où l’incarnation côtoie la dépersonnalisation. A voir

Suite à la représentation de Sous ma peau – version courte, présentée le 22 novembre 2013 dans le cadre du concours (Re)connaissance à l’Hexagone, Meylan.

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La peau de loin, de près

D’abord, loin
La pièce s’ouvre sur une exposition muséale. Dans une lumière sinusoïdale, trois corps de femmes forment triptyque. Trois corps nus, assis, au fond du plateau, dans des poses qui sont des archétypes de sujet de tableau. Cela pourrait être Venus, Olympia ou un nu couché ou assis de Modigliani. Sujets de tableau mais objets de peinture. Les visages des trois modèles sont floutés comme si le peintre était Bacon ou comme si ces femmes s’étaient fait rectifier le portrait par Photoshop. La lumière apparaît, disparaît et donne le rythme de cette exhibition. La musique est là pour mémoire. Entre deux intensités lumineuses, profitant de la pénombre, les femmes nues ont modifié leur pose dans un mouvement si lent qu’il en est presque imperceptible. Les tableaux se métamorphosent peu à peu sans que le spectateur ne puisse se souvenir du moment où cette métamorphose s’est produite. Les trois femmes quittent leur triptyque lointain et viennent s’exposer à la lumière au centre de la scène. Elles prennent une nouvelle pose. Les corps apparaissent dans leur imperfection naturelle. Nos trois grâces ne sont pas des nymphes idéales.

Ensuite, partout
Photoshop était un bas nylon ! Les trois femmes ôtent le masque fin qui recouvrait leur visage. Une première mue, qui n’est pas définitive car sous le premier masque chacune d’elle en porte un second, toujours un bas nylon. Cette mue sonne comme un acte de naissance. Les femmes ne sont plus des sujets de peinture ou idées de femme qu’un peintre aurait représentés sur un tableau mais elles sont devenues des êtres en mouvement. La chorégraphie lente et statique s’anime. Tout l’espace de la scène est conquis dans une série de déplacements apparemment sans contrainte mais finalement toujours bien ordonnés entre les trois protagonistes. Les femmes sont sorties du tableau où elles étaient confinées et les voilà pleinement actives. Affairées à participer aux rites collectifs d’une société invisible que le spectateur devine derrière ces trois corps. Affairées dans une communauté à accomplir leur destin individuel, à trouver l’Autre et alors, la tendresse, l’amour et la sexualité mais aussi la confrontation qui oblige à se pavaner comme un paon. Le second masque de nylon qui laisse apparaître leur visage déformé, de manière plus précise que le premier est le masque social, celui de l’interaction avec l’Autre.

Enfin, tout près
Les trois femmes s’avancent sur le devant de la scène. Elles achèvent leur strip-tease en ôtant leur perruque et le dernier masque, celui qui déformait la vérité du visage. Les voilà, de nouveau immobiles, faisant face de manière frontale aux spectateurs, enfin elles-mêmes après leur dernière mue, dans leur singularité et leur nudité cette fois irréductible.

Suite à la représentation du 13 avril 2013 de Sous ma peau à La Briqueterie dans le cadre de la 17ème Biennale de danse du Val de Marne à Vitry-sur-Seine, France.

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Sous ma peau de Maxence Rey dévoile toute la valeur charnelle du corps féminin.
Trois femmes nues, assises sur trois chaises avec les visages complètement masqués par des collants, se présentent sur une scène privée de décor.
Grâce aux merveilleuses lumières de Cyrille Leclerc, les courbes des corps sont mises en valeur, devenant ainsi les contours de formes parfaitement sculptées.
Lentement les danseuses se lèvent pour s’approcher du milieu de la scène. Elles commencent une dance pleine de tensions, où l’on perd toute la dimension humaine et au travers de laquelle on se demande si on se trouve vis-à-vis de bêtes ou bien de créatures artificielles. Elles traversent le plateau, laissant parler leurs bustes qui se tendent, se cambrent, se ferment en évoquant des formes inhumaines, parfois effrayantes et troublantes.
L’univers qu’elles créent est totalement abstrait sans qu’aucune individualité ou personnalité ne se révèle. Tout ce qui compte est la valeur esthétique de la chair qui exerce tout son pouvoir pour s’exprimer et se manifester sous des formes singulières.
Ce voyage silencieux et anonyme qui ouvre les portes vers toutes les énigmes de notre corps est un exemple de comment, aujourd’hui encore, nous pouvons arriver à valoriser notre potentiel physique à travers une chorégraphie qui fait de la simplicité un de ses points forts.

Suite à la représentation du 13 avril 2013 de Sous ma peau à La Briqueterie dans le cadre de la 17ème Biennale de danse du Val de Marne à Vitry-sur-Seine, France.

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Françoise Tartinville et Maxence Rey / Blanc brut – Sous ma peau / Le masculin et le féminin
Il est rare de voir deux pièces aussi complémentaires dans une même soirée : si Françoise Tartinville évoque deux forces masculines diamétralement opposées qui s’affrontent, Maxence Rey quant à elle interroge les émotions et fantasmes qui sourdent sous la peau de trois femmes, les étreignent et les torturent.
Blanc brut est le second volet d’un triptyque chorégraphique axé sur le masculin, Intérieur crème.
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Univers diamétralement opposé que celui de Maxence Rey qui expose et met en scène, dans la seconde partie
de la soirée, trois femmes dans leur singularité, laissant éclater leur violence intérieure au travers de leur peau. Elles vont ainsi évoluer totalement nues, mettant en avant durant presque une heure leur pudeur, faisant parler leur chair, disséquant consciemment ou inconsciemment les émotions et sentiments qui les animent dans le partage. La nudité renforce leur expressivité mais aussi leur fragilité. Tout est crûment dit, sans détours mais aussi et surtout sans vulgarité. Trois femmes rendues anonymes par une perruque noire, les traits de leurs visages effacés par une “seconde peau”, obligeant leur corps seul à parler.
Des corps sculptés par les lumières tantôt feutrées, tantôt violentes de Cyril Leclerc, mettant certes en valeur leurs attitudes sculpturales – on pense par moments à certaines œuvres de Camille Claudel – mais aussi et surtout les pulsions sourdes qui les animent et qui reflètent tantôt leur féminité, leur générosité, leur tendresse intrinsèque, leur amour et leur respect pour l’autre, tantôt leur animalité profonde, instinctive, tantôt les vicissitudes de l’existence, reflets fidèles du monde implacable qui nous entoure. L’instant le plus poignant se situe sans nul doute à la fin de l’œuvre, au moment où les trois protagonistes, debout à l’avant-scène, immobiles face aux spectateurs, les scrutent à visage découvert, générant un effet miroir, les contraignant à baisser le regard, comme pour les provoquer, les obliger à se sentir concernés, les culpabiliser : leurs traits expriment par instants la joie, le bonheur et l’émerveillement devant la complexité infinie des corps mais aussi et surtout la fatalité, la douleur, la peur, le désespoir, comme si ce public en portait l’entière responsabilité. Une première ébauche de l’œuvre, qui avait été présentée sur cette même scène en janvier dernier (cf. critiphotodanse, 22 janvier 2012), laissait présager de la force incommensurable de la pièce achevée. Nous n’avons pas été déçus : celle-ci révèle en effet une chorégraphe engagée qui ne “mâche” pas ses gestes, qui ose dire crûment et sans détours ce qu’elle pense et avec laquelle il faudra désormais compter.

Suite à la générale du 10 octobre 2012 de Sous ma peau, spectacle présenté au Théâtre de l’Etoile du Nord du jeudi 11 au samedi 13 octobre 2012 dans le cadre du festival Avis de turbulences #8.

Lire l’article sur le site de Critiphotodanse

Pellicule de lumière
Dans le cadre de sa désormais fameuse série Avis de turbulences, L’Étoile du Nord a présenté deux pièces de chorégraphes femmes, l’une signée Françoise Tartinville, l’autre due à Maxence Rey.
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Maxence Rey n’est jamais décevante. Sa pièce, simplement, évidemment, intitulée Sous ma peau, n’est pas parfaite, bien sûr – cela n’arrive qu’exceptionnellement – , mais c’est déjà du très haut niveau. Telle quelle, elle fonctionne et pourrait s’exporter dans le monde entier – entendons-nous : dans celui non encore gouverné par des puritains de toutes sortes.
Selon nous, nul besoin n’était de quitter le régulier pour le séculier, la beauté plastique de ces corps modernes, féminins, contemporains, pour le cabotinage grimaçant d’un affrontement faussement effronté (aux connotations halpriniennes) n’ayant ni objet ni raison. L’hermétique pour l’explicite, l’idéel pour l’anecdotique, l’abstrait pour le figuratif, le poly pour le monosémique, l’équivoque pour l’univoque, le rêve pour le tangible, l’intemporel pour l’épisodique, l’absolu pour le narratif, la forme pour le contenu, le signifiant pour le signifié, le « tu l’auras » pour le « tiens », l’ombre pour la proie, la danse pour le théâtre.
Les trois interprètes, Leslie Mannès, Marie Pinguet et Maxence Rey elle-même sont, a posteriori, bel et bien différentes d’apparence mais leurs dissemblances sont adoucies, le show durant, par la lumière de Cyril Leclerc qui, avec la B.O. électro-acoustique de Vincent Brédif, ne cesse de rythmer la pièce, en parant les corps de couches délicates aux tons chaleureux ou, au contraire, en jouant sur des oppositions violentes qui permettent de détacher franchement, graphiquement, les silhouettes du fond neutre du théâtre. Le corps des danseuses étant, par définition, signe pur.
Les tricots de peau occultant leur visage rappellent moins les cagoules acidulées des Pussy Riot que les couches de suie des ramoneurs photographiés par Charles Nègre, revus et stylisés par Daniel Larrieu dans le court métrage produit par le musée d’Orsay, Quai Bourbon. Ce jeu de relatif cache-cache et cette symbolique tenue de camouflage a minima complètent le travail d’estompage des fondus et ouvertures au noir qui découpent toute la première partie de la chorégraphie à la manière d’un stroboscope détraqué alternant ses phases de clair-obscur sur un tempo larghissimo. De même, si velléité de teasing il y a certainement eu au départ, comme le montre quelque vestige ici ou là (poses lascives, perruques uniformes, bombage de torse et cambrure excessive façon Crazy, danse de discothèque à base de pointing, etc.), ce n’est pas ce qu’on retient de Sous ma peau, qui n’a rien d’estampeur, de canaille ou de fripon, comme on disait autrefois.

Loin de là.

Suite à la première représentation de Sous ma peau au Théâtre de l’Etoile du Nord, présenté du jeudi 11 au samedi 13 octobre 2012 dans le cadre du festival Avis de turbulences #8.

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États de nues

Vous n’avez encore rien vu, et je n’avais encore rien vu de sous ma peau, au moment de l’extrait montré en janvier dernier. En 9 mois la gestation a fait son œuvre. J’avais alors vu, de ce trio de femmes, l’identité remise à zéro par la mise à nue. Une idée d’absolu. Masquées et anonymes, corps vierges et découverts. Des poses assises en clair obscur glissaient légères vers des affirmations de soi allusives, minimales, s’abstrayant de la vulgarité ou de la pudeur. Le corps se lisait lent, évoluant doucement dans un état d’érotisme suggéré, qui sait? Mais elles se transformaient déjà, par des exercices de monstruosité ou de laideur, au point d’abolir même la laideur. Les masques tombaient alors sur une interruption, ils tombent ce soir sur d’autres mystères. Des masques sous les masques, et plus encore.
Je croyais la ligne bien tracée depuis ce début, mais ce soir les mues continuent, d’autres peaux sous la peau première, je sais que je ne sais plus. La pièce s’élance, mais dense accumule les sens, la danse les ambivalences. Leurs identités se reconstituent, se perdent, s’affirment à nouveau mais chaque geste s’accumule, à double sens, nos sens chavirés. Elles s’animent et se jaugent, s’étalonnent, s’affrontent en rivalités aveugles, enfin se fondent ensemble, se consolent en toute sororité. Où est-ce un charnier? Hiératiques, visages effacés tels des mannequins dans une vitrine, elles tremblent l’instant d’aprés, vulnérables et terriblement humaines. Après des balancements organiques, elles sont saisies d’emballements mécaniques. Clins d’œil sous les archétypes féminins, couche sur couche. Au millimètre. Les états charnels dessinent peu à peu en subtilité une belle, ample, fresque du premier sexe, vers l’émancipation: dernier masque arraché c’est le visage qui a le dernier mot, avec fierté et humanité. Cette pièce n’est pas féministe, elle est sans doute politique, en toute subtilité. Je suis laissé confus, et impressionné. Dans l’admiration et la perplexité. Je n’ai pas tout vu. Faut-il avoir le regard d’une femme? Pourtant j’étais prévenu. J’avais vu plusieurs fois et avec plaisir Les Bois de l’ombre et jamais vu la même pièce. Cette pièce là, je la reverrai, et chaque fois elle aura encore fait sa mue.
C’était Sous ma peau de Maxence Rey, vu en filage à l’Atelier Carolyn Carlson, créé à LEtoile du Nord jusqu’à ce samedi.

Suite à la présentation de Sous ma peau à l’Atelier de Paris – Carolyn Carlson, le samedi 6 octobre 2012.

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Pas vu mais attirant
Se glisser sous la peau de la danseuse Maxence Rey équivaut à une incroyable traversée d’émotions et de sensations du corps féminin. Intime, violent, conflictuel, paradoxal, ce spectacle décline les registres de l’enfermement, de la blessure, de l’inconfort… et bien plus. Sous ma peau se veut une opération à corps ouvert d’une femme.

Dans le cadre de l’annonce de la création du spectacle Sous ma Peau, spectacle présenté au Théâtre de l’Etoile du Nord du jeudi 11 au samedi 13 octobre 2012.

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Le mois d’octobre sous le signe de la jeune création chorégraphique
Il n’y a pas qu’à Chaillot et au Théâtre de la Ville que s’invite la création chorégraphique à suivre. En ce début d’octobre, deux festivals démarrent quasi simultanément dans deux théâtres de bien moindre envergure que les dinosaures nationaux aux salles et plateaux grand format : Avis de Turbulences à l’Etoile du Nord et ZOA à la Loge. Des festivals modestes en termes de moyens et de soutiens financiers mais artistiquement ambitieux, généreux, et surtout, découvreurs et défricheurs de talents.

D’un côté, Avis de Turbulences à l’Etoile du Nord, dans le XVIIIème arrondissement. De l’autre ZOA (Zone d’Occupation Artistique) à la Loge, dans le XIème. D’un côté un Festival établi, ancré dans le paysage chorégraphique, Avis de Turbulence, qui entre dans sa huitième édition. De l’autre, un nouveau venu, ZOA, qui signe son acte de naissance. Quand l’un, Avis de Turbulence, déploie sa programmation sur un mois, du 28 septembre au 27 octobre, l’autre la condense sur deux semaines, ZOA, du 2 au 13 octobre.
Chacun ses caractéristiques, son identité propre mais globalement, ces deux manifestations se rejoignent dans leur dynamique, leur goût pour la pluridisciplinarité et l’hybridation des genres, leur audace aussi à programmer des inconnus, en dehors des sentiers balisés et des figures fortes de la danse contemporaine.
Avis de Turbulence # 8
Tout au long de l’année, L’Etoile du Nord accueille en résidence des compagnies de danse contemporaine. Françoise Tartinville et Maxence Rey, respectivement à la tête des compagnies Atmen et Betula Lenta, sont les chorégraphes en résidence cette année. Leurs créations, Blanc Brut / Intérieur Crème Acte II et Sous ma peau sont présentées dans le cadre du Festival qui leur offre une visibilité décuplée. Car un spectacle –le constat est surtout valable en danse contemporaine- programmé seul, a moins de chance d’attirer l’attention que s’il est soutenu par le contexte porteur d’un Festival qui l’ancre dans une dynamique plus globale. A l’Etoile du Nord, le maître mot n’est pas « turbulence », quand bien même chaque œuvre est sélectionnée pour ce qu’elle provoque de remous chez le spectateur. Non, le maître mot de ce mois d’octobre c’est bien « rencontre », que l’on peut aussi traduire par décloisonnement des arts, passerelles entre les disciplines. Car, au XXIème siècle, la danse contemporaine est rarement « pure », sans additif. Elle intègre sans complexe du texte, de la vidéo, de la matière autre que le corps organique. Elle fréquente et incorpore les arts plastiques ou se prolonge sous d’autres supports, comme cette exposition photographique intitulée « O Féminin, O Masculin » signée Karine Pelgrims et présentée en parallèle du Festival dans le Hall du théâtre. Irréductiblement composite, telle est la nouvelle identité de la danse contemporaine telle que travaillée du dedans par ceux qui la font au présent et vers demain.

Dans le cadre de l’annonce de la création du spectacle Sous ma Peau, spectacle présenté au Théâtre de l’Etoile du Nord du jeudi 11 au samedi 13 octobre 2012.

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L’Etoile du Nord reçoit la huitième édition de son festival de danse. Beaucoup de découvertes avec des compagnies peu vues sur le territoire francilien, à côté des chorégraphes en résidence….

C’est Patricia Ferrara qui inaugure le plateau avec sa création pour trois danseuses, qui, avec ce titre un brin ironique – Quel bonheur tu m’en diras des nouvelles – ont su se mettre à l’épreuve de l’insensé. Trois corps féminins, c’est aussi la formule choisie par Maxence Rey, artiste en résidence, pour une expérience de la chair nue et crue. Sous ma peau joue de la pudeur et de l’indécence, passe de l’obscur au dévoilement, insiste sur les zones d’ombre du corps féminin pour mieux les surexposer. Françoise Tartinville, l’autre artiste en résidence, prend le contrepied et pose un regard sur le masculin. Avec Blanc Brut / Intérieur Crème, elle fait évoluer deux hommes en laissant libre cours à leurs pulsions et débauches de mouvements. Avis de Turbulences pique également la curiosité du public lorsqu’il s’agit de découvrir des personnalités comme Pierre Pontvianne ou Aragorn Boulanger.

Dans le cadre de l’annonce de la création du spectacle Sous ma Peau, spectacle présenté au Théâtre de l’Etoile du Nord du jeudi 11 au samedi 13 octobre 2012.

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Les turbulents à L’Etoile du Nord : Françoise Tartinville, Guillaume Marie et Maxence Rey
Excellente initiative, d’ailleurs pleinement couronnée de succès, que celle de faire découvrir à un public amateur de danse les dessous de la création chorégraphique, en présentant les extraits d’un travail en cours et en demandant à ses auteurs de l’expliciter : c’est ainsi que Jean-François Munnier, programmateur à l’Etoile du Nord, a récemment proposé de dévoiler les projets chorégraphiques de trois jeunes artistes, Françoise
Tartinville, Guillaume Marie et Maxence Rey, sous le parrainage d’un “vieux de la vieille”, Frédéric Werlé. Les trois œuvres en cours seront en fait créées en octobre prochain.

Sous ma peau de Maxence Rey est un voyage au dedans de l’être de trois femmes qui se mettent à nu, au propre comme au figuré, tentant de dévoiler les mystères de leur existence, leur féminité, leur sauvagerie, mettant en avant leur corporéité, tout comme des archéologues qui explorent et fouillent les entrailles de la terre pour en révéler les plus intimes secrets. Elles nous amènent à plonger dans les stéréotypes du féminin pour pouvoir ensuite les détourner et en révéler la profondeur mais aussi l’animalité. L’entreprise est osée car elle touche aux choses les plus intimes de l’être ou, plutôt, des trois êtres embarqués dans l’aventure, trois complices aux natures différentes, démasquant de manière crue mais fascinante leurs fantasmes et leurs délires mais également leur pudeur et leur beauté.

Suite à l’étape de travail publique à L’Etoile du nord/Paris, dans les cadres des Turbulents – 21 janvier 2012

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Sous ma peau © Delphine Micheli
Sous ma peau © Delphine Micheli


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