CURIOSITIES de Maxence Rey, belle incarnation de la remarque de Canguilhem, le monstrueux, c’est du merveilleux à l’envers.

B-Project : faire danser Jérôme Bosch

Parmi les performances présentées durant la 18eme Biennale de danse contemporaine du Val de Marne, le B-Project retient l’attention. Habituellement inspirés par une musique ou un espace, les danseurs impliqués sur ce travail prennent appui sur l’univers de Jérôme Bosch pour inspirer leurs gestes. Ce n’est pas un hasard, on célébrera les 500 ans de la mort du peintre en 2016, et la fondation Jerhonimus Bosch 500 a voulu marquer le coup de manière visionnaire à l’aune de ce que l’artiste avait accompli dans ses toiles : il s’agit donc de convoquer des festivals ou des structures ancrés dans des villes exposant des œuvres du peintre.

Quatre furent retenus qui épaulèrent un chorégraphe : le festival Dance Umbrella de Londres avec Claire Cunningham, le Festival Operaestate B-Motion de Bassano del Grappa près de Venise avec Giorgia Nardin, D. ID Dance Identity à Burgenland près de Vienne avec Juan Dante Murillo, ainsi que la Briqueterie-CDC du Val de Marne avec Maxence Rey. La fondation Jerhonimus Bosch 500 a quant à elle appuyé la création de Jan Martens. Au final ce sont donc cinq jeunes danseurs européens qui se retrouvent régulièrement pour s’immerger dans la peinture fantasmagorique du maître, afin d’en traduire les impressions dans leurs courps. Plusieurs laboratoires ont donc été planifiés de juin 2013 à aujourd’hui, dont le dernier a pris place à la Briqueterie à l’occasion de la 18eme Biennale de danse :

  • 30 mai-6 juin 2013 : Pinkafeld/D.ID (Autriche)
  • 1-7 juillet 2013 : Hertogenbosch et Rotterdam/Jheronimus Bosch 500 Foundation et Dansateliers (Pays Bas)
  • 11-18 août 2013 : Bassano del Grappa/Centro per la Scena Contemporanea (Italie)
  • 3-7 octobre 2013 : London/Dance Umbrella (Grande Bretagne)
  • 13-18 janvier 2014 : La Briqueterie-CDC du Val-de-Marne (France)
  • 26-27 mars 2014 : Festival Cement (Pays Bas)
  • 29 mars 2015 : Biennale de danse du Val-de-Marne/Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine

BProject-National-Gallery
Ce calendrier en dit long sur le travail de fond accompli. C’est qu’on n’entre pas dans le monde intérieur de Bosch sans un solide socle de connaissances, acquises patiemment de rencontre en rencontre. Les contorsions, les trognes, la monstruosité que le maître étale dans ses œuvres comme la projection constante du cauchemar humain, … les sources d’inspiration ne manquent pas quand il s’agit de pousser le corps dansant hors de ses limites.Et chacun des chorégraphes de donner un écho particulier à cet univers. Claire Cunnigham avec Give me a reason to live évoque l’art religieux comme reflet du corps amoindri et handicapé jugé voire détruit pour ses différences ; Jan Martens construit Ode to an attemps comme une réflexion sur la mise en forme créative, ce moment où l’imaginaire se matérialise, dans le doute et la souffrance ; Dante Murillo avec Rockers interroge les passions humaines, l’euphorie dévastatrice qui affleure dans les chefs d’œuvre du peintre ; Giorgia Nardin propose de chercher l’abstrait dans le concret, la mémoire dans le geste ; Maxence Rey enfin fouille l’inconscient pour y dépoussiérer le cabinet de Curiosités de nos perceptions.

La démarche est d’une richesse incroyable, notamment elle investit le milieu muséal comme ce fut le cas en octobre 2013 à la National Gallery, où les danseurs interprétèrent leurs chorégraphies dans les salles mêmes devant les tableaux. La rencontre fut magique et poignante. Ainsi appliqué le B-Project propose un autre mode d’approche de l’œuvre d’art, une transversalité gorgée d’émotion et d’affect, qui ne peut que réconcilier les publics avec la création artistique en lui rappelant qu’avant d’être connaissance, l’art sous toutes ses formes est perception, vécu et rencontre. Ce long travail mérite donc d’être envisagé avec beaucoup d’intérêt car il repense le lien entre les formes d’expression, il se veut décloisonnement et échange entre les imaginations et les cultures. On ne peut en faire l’économie dans un siècle où la créativité est bradée comme un vulgaire bien de consommation, qui n’a de valeur que s’il rapporte de l’argent. C’est oublier un peu trop vite que la découverte de l’art est avant tout activation de la pensée, de l’évaluation, du jugement, le point de départ de sa propre inventivité.

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tableaux vivants
A travers des œuvres de Jérôme Bosch ou Picasso, des chorégraphes interrogent le rapport entre peinture et arts de la scène.
“Je me souviens encore de mon premier contact avec la peinture de Jérôme Bosch : c’était en 1996, au musée du Prado de Madrid, et il s’agissait du triptyque Le Jardin des délices. J’ai le souvenir d’être restée très longtemps devant cette peinture, de m’en être éloignée, rapprochée pour découvrir la multiplicité de ces êtres tous plus hallucinants les uns que les autres, de m’être immergée dans cet univers grouillant de créatures hybrides, d’êtres humains, de monstres, de démons, de symboles, de couleurs acidulées et sombres.”
Ce souvenir ému, c’est celui de la chorégraphe Maxence Rey. Dans le cadre du B-Project, projet européen qui rend hommage à Jérôme Bosch dont on fêtera en 2016 le 500ème anniversaire de la mort, elle a été invitée avec quatre autres chorégraphes européens (Claire Cunningham, Juan Dante Murillo, Giorgia Nardin et Jan Martens) à s’emparer de l’univers du Néerlandais. Elle a, à cette occasion, imaginé le spectacle CURIOSITIES, une plongée en apnée dans la très féconde “chambre des merveilles” du peintre.
Le peinture est-elle soluble dans le spectacle vivant? Sa matérialité, son épaisseur et ses points de fuite peuvent-ils se distendre au point de pénétrer le corps des danseurs, l’espace de la scène?
Voici quelques-unes des questions que pose en creux le B-Project ainsi que la création Los Pajaros muertos de la compagnie La Veronal. “Investir l’univers de Jérôme Bosch, c’est me relier à son sens du détail, à ses débordements fantasmatiques, à ses couleurs et sonorités, à son principe d’accumulation des figures, personnages, objets, végétaux qui peuplent son univers pictural. C’est aussi incorporer les corps hybrides, créatures mi-humaines, mi-animales, les faire miennes”, poursuit Maxence Rey, qui concède : “L’univers que je déploie depuis 2010 au sein de ma compagnie Betula Lenta est très pictural et intimement relié aux arts plastiques. Me rapprocher de la peinture de Jérôme Bosch m’amène à poursuivre ce qui constitue l’essence de ma recherche en tant qu’artiste : l’exploration des rapports troublants entre humanité et monstruosité.”
Et de fait, on est servi dans les peintures à tiroirs de Jérôme Bosch où quantité de créatures issues d’un bestiaire plus ou moins imaginaire envahissent les quatre coins du tableau. Ce fourmillement se traduit dans CURIOSITIES par la coexistence de deux “étages” ou deux paliers. Un premier niveau hanté par “une créature hybride en perpétuelle métamorphose qui laisse libre cours à ses fantasmes, à ses pulsions les plus sombres, saugrenues et grotesques” et un second niveau conçu comme une “sorte de grotte peuplée de deux êtres mystérieux qui hantent le sous-sol de cet espace”. “Je n’ai jamais cherché à reproduire une scène d’un de ses tableaux pour la mettre en mouvement”, précise cependant Maxence Rey. […]

Révéler l’imaginaire des corps

Suivant un parcours atypique, Maxence Rey s’affirme aujourd’hui comme interprète, notamment pour la Cie Mossoux-Bonté, et chorégraphe, raflant d’emblée le premier prix du concours [re]connaissance.

Dans le solo Sous ma peau, premier prix du concours [re]connaissance, vous déployez un langage chorégraphique très plastique.
M. R. : Cette approche traduit la symbiose qui s’est établie avec le créateur lumières Cyril Leclerc. Je cherche un corps qui dégage une singularité, une présence particulière, qui suggère la métamorphose et suscite des projections. Sous ma peau sonde la corporéité féminine dans ses archétypes, dans son vestiaire, dans ses multiples représentations, tant réelles que fantasmées. La lumière vient sculpter la peau nue, en sur et sous-exposition.

« CURIOSITIES explore les êtres hybrides de Bosch. »
Vous avez créé CURIOSITIES dans le cadre du B-Projet, qui invite cinq chorégraphes européens à s’inspirer de l’univers de Jérôme Bosch. Comment ce processus a-t-il nourri votre geste ?
M. R. : Durant deux ans, nous avons été accueillis en résidence dans des villes européennes pour nous confronter à l’œuvre de Bosch, en visitant les musées, en échangeant avec des historiens de l’art, en parcourant les lieux familiers au peintre… J’ai été imprégnée par les émotions, les sensations et les réflexions nées de ce processus. Le sens du détail, les débordements fantasmagoriques, les couleurs, l’accumulation des personnages, les figures mi-humaines mi-animales qui caractérisent le trait du maître sont fascinants. CURIOSITIES explore les êtres hybrides de Bosch, les corps morcelés, démembrés, monstrueux… La chorégraphie fait éclore une créature fantasmatique qui questionne les visions de la normalité et du beau.

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Sous l’hommage

Et si les personnages de Jérôme Bosch s’animaient sous nos yeux? promet la feuille de salle. Rien ne se passe évidemment comme cela : je reçois des sensations plus subtiles au défi d’un plateau nu, loin du foisonnement pictural, je reçois fasciné des suggestions. Maxence Rey me fait penser le lien qui se récrée entre nous et le peintre d’il y a 600 ans. Comment combler cette distance, des croyances du moyen age de Bosch aux nôtres? Quelles peurs et quelles fascinations animent chez nous ces artistes, celui d’hier et celle d’aujourd’hui? La monstruosité, la perte de l’humanité? La danse de Maxence Rey est trop pensée pour tomber dans le piège de l’imitation. La danseuse se fait batracienne oui, mais à peine, puis après papillon. Des clins d’œils, mais il y a plus à voir qu’un défilé de formes : elle évoque plutôt en dedans, par touches, par légères déformations. Ose soudain un rapport intense avec cette lumière qui tombe du ciel pour l’écraser, tandis que sous les tréteaux, dans les les ténèbres grouillent des homoncules. La chorégraphe s’approprie l’hommage pour poursuivre- je crois- un projet sous-jacent à ses pièces précédentes- les bois de l’ombre et Sous ma peau- le surgissement inattendu de l’étrange et du grotesque, de l’inquiétant.
Suite à la représentation de CURIOSITIES le 7 novembre 2014 à l’Étoile du nord, Paris.

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CURIOSITIES : quand la danse contemporaine s’empare de la peinture de Jérôme Bosch

La compagnie de danse contemporaine, Betula Lenta, dirigée par la chorégraphe Maxence Rey, se produit en cette saison 2014-2015 sur différentes scènes françaises avec CURIOSITIES, une création performative en quête de dialogue avec la peinture de Jérôme Bosch. Avec cette œuvre charnelle, Maxence Rey insuffle une sève nouvelle à des œuvres vieilles de plus de cinq siècles.

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Dans les arcanes de l’univers de Bosch

Le monde de Jérôme Bosch est à la fois fantasmagorique, enchanteur et terrifiant. C’est pour cela qu’il nous fascine. Et qu’il a également fasciné Maxence Rey. Sa dernière pièce, CURIOSITIES, ne cherche pas à le faire revivre. Ni même ses personnages grotesques et monstrueux qui, pourtant, à bien les observer, semblent instamment l’en prier. Ce qu’elle a voulu réaliser, c’est plutôt entrer en résonance avec son univers, évoquer cette atmosphère mystérieuse, cette alchimie entre le ciel et l’enfer. D’où une œuvre sur deux niveaux, le monde obscur et souterrain des ténèbres et celui, aérien et éthéré, de la lumière et de la verticalité que, d’ailleurs, elle va s’approprier et magnifier. Deux univers qui se superposent mais qui ne s’interpénètrent jamais. Deux univers peuplés de créatures étranges et diaboliques qui ont allègrement passé les siècles et continuent de nous hanter. Or, la société dans laquelle le peintre vivait et pour laquelle le diable et l’enfer s’avéraient des réalités se retrouve bien évidemment de nos jours, certes sous une autre forme, à l’instar des cours des miracles qui ont toujours existé. Les images que crée la chorégraphe, bien que fugitives, en sont le reflet. Nous ne sommes plus au Moyen-âge mais ce personnage immortel qui n’est monstrueux qu’au début de l’œuvre (allusion aux « céphalopodes » de Bosch) cherche à s’élever comme s’il était en quête d’une certaine humanité.
L’univers du dessous est bien sûr celui des créatures infernales, en l’occurrence deux êtres hybrides emprisonnés dans leur souterrain qu’ils vont explorer minutieusement tout en cherchant vainement à en sortir par tous les moyens. Curieusement, c’est à son musicien Vincent Brédif, et au concepteur de ses lumières, Cyril Leclerc, que Maxence Rey a confié l’interprétation de ces personnages.qui ne sont pas obscurs pour autant. Ils ne révèleront cependant pas ce qu’ils sont et resteront, tout comme Maxence, à jamais énigmatiques.
Si ce petit monde semble inspiré du triptyque La Tentation de Saint-Antoine conservé à Lisbonne dans lequel on retrouve la superposition des deux univers, il l’est plus directement encore par un dessin du peintre, L’homme-arbre, d’ailleurs repris modifié dans le panneau de droite du triptyque du Jardin des délices, L’enfer musical. La position accroupie de cet étrange personnage éventré au chapeau surmonté d’une sorte de cornemuse (dans le dessin original, il s’agissait d’un vase flanqué d’une grenouille sur une échelle) se retrouve en effet au cœur de l’œuvre de la chorégraphe. Ce travail fait suite à un projet européen intitulé B-Project, lancé par la fondation Hieronymus Bosch à ‘s-Hertogenbosch* : celle-ci a invité cinq artistes à créer chacun une « petite forme chorégraphique » autour de son œuvre, lesquelles seront présentées ensemble le 29 mars 2015 au Mac/Val et au Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine, dans le cadre de la 18ème Biennale de danse du Val-de-Marne.
*Bois-le-Duc en français (capitale du Nord-Brabant).

Suite à la représentation de CURIOSITIES aux Plateaux du CDC du Val de Marne le 26 septembre 2014 à la MAC de Créteil.

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A grotesque, yet pretenceless Jeroen Bosch
CULTURE
As part of a collaboration between Festival Cement and Jheronimus Bosch 500, five choreographers showed their work.
“That’s me in the corner. That’s me in the spotlight. Losing my religion.” Three famous lines sung by Michael Stipe in the global smash hit from 1991, Losing My Religion seem literally related to the opening image of the performance Give me a reason to live by British choreographer and dancer Claire Cunningham. There she hangs, spot lit in a corner. The opening of her crippled lament. She evidently leans on her crutches but also leans on her handicap. She has osteoporosis. She’s vulnerable just hanging there. Elicits empathy. However, the moving image shifts to a miserable scene in which she seriously tries her audience. She has lured everyone into her personal purgatory like a siren and treats them to contemplation and self-reflection that are ultimately redeemed when the crippled angel outgrows all prejudices, her body and the audience in a wonderful baroque conclusion.
Cunningham’s piece is one of the five choreographies that constitute the B-Project, a unique cooperation between Festival Cement and Jheronimus Bosch 500. The Bosch Cities Network (BCN) was founded in 2010 and stimulates international cooperation between performing arts organisations in cities in which Bosch’s work is on show in public collections and provides young talent the opportunity to internationally present themselves. The initiative’s first results are B-Project I & II.
Where the British entry sucks the audience into its crushing darkness, the Jan Martens from Flanders opts for a light, airy approach. Sympathetic and charming, the young choreographer tours his audience past ten elements in his choreography on the basis of a list. His fascination for Bosch becomes part of the attempts to achieve results. “Ode to attempt” which is replete with humour is the lightest of the five works. An attempt to appease the audience, one to make them critical and even one to provoke them. In the meantime he refers to Bosch’s work as wild, raw and naïve. And all this is nevertheless minimalist.
Italian choreographer Giorgia Nardin seems to agree. In the piece ‘All dressed up with nowhere to go’ she opts for light. Just two dancers in a white space, balancing on one leg. Their vulnerability is meticulously dissected. Body and spirit are clearly central. Sometimes this threatens to be overcome by pathetic imagery, but that is sort of part of Bosch’s intellectual legacy.

A world inhabited by demons, dark, repressed lust and cruelties. This is scrutinised again and again. French choreographer Maxence Rey plays with this image of the underworld and literally places dancers in two layers with a dancer on a black, reflective table and two underneath. This uses tried-and-tested theatrical means to visualise Bosch’s world. Beautiful images and the impressive use of the Chinese art of movement Qi Gong provide alienating fascination. Frozen beauty.

The latter stands in sharp contrast to the work ‘Rockers’ by Juan Dante Murillo. A little light develops in darkness. Ceaseless energy flows from the dancers. Bestially bashing they passionately indulge their lusts in emptiness.
These five short dance performances prove to differ as often as they display similarities. Not always equally balanced. Diamonds in the rough. Intriguing to see how Bosch’s work can influence young makers in such a plethora of ways.

Saw: B-Project I & II at Cement Festival Wednesday 26 March 2014.

Suite à la représentation de CURIOSITIES au festival Cement, ‘s-Hertogenbosch, Pays-Bas, le 26 mars 2014.

CURIOSITIES © Delphine Micheli
CURIOSITIES © Delphine Micheli


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