Anatomie du Silence

Une unique et longue ondulation du corps
J’ai vécu la proposition artistique de la compagnie Betula Lenta comme une expérience réflexive. J’entends par là que, totalement immergée, j’ai perdu la mesure et du temps et de l’espace. Il n’y a plus que moi et cette danseuse sublimée par une scénographie tout en retenue. L’effet sensible est puissant, je n’entends, je ne vois, je ne ressens plus que dans ce lien, devenu intime.

Anatomie du Silence © Delphine Micheli
Anatomie du Silence © Delphine Micheli

Un mystère plane, nous sommes invités à pénétrer dans la salle par le plateau, le fond de scène. Dans l’obscurité, trois lucioles flottent dans l’air, points de focalisation qui nous attirent irrémédiablement. Sur elles, de fines gouttes d’eau glissent et poétisent la réfraction mouvante de la lumière. Elles vacillent imperceptiblement. Le dispositif minimaliste est hypnotique, apaisant, fascinant. Il nous conditionne pour recevoir la prouesse à venir. L’installation plastique crée la surprise, tout en nous intégrant dans une ambiance calme et contemplative. Si je pensais voir de la danse, je suis d’ores et déjà confrontée à la magie lumineuse du dispositif. La proposition de la représentation est multi-dimensionnelle mais brillamment pertinente. Le préliminaire est délicieux, je n’attends plus qu’un geste pour traverser la scène et rejoindre mon siège.

Anatomie du Silence © Alexandra A
Anatomie du Silence © Alexandra A

Le rideau s’entrouvre sur un espace plongé dans une semi-pénombre, jamais une salle de spectacle ne m’a parue être un lieu aussi intime. La danseuse gît, sur un rectangle gris, à peine plus grand que son corps allongé. Sur le dos, immobile, les yeux fixes, elle ne bouge pas. Enfin. Elle semble ne pas bouger d’un poil. Dans un silence religieux, le spectateur traverse la scène et rejoint son siège où l’attend un délicat pliage imprimé sur calque. Ce petit objet symbolise à lui seul l’entière ambition de la représentation. La transparence dans le rôle de la lumière, la plasticité du calque comme jeu sonore et la superposition des mots comme abstraction. Je suis séduite, tout tient dans ce pliage. C’est tout l’art d’une forme de poésie visuelle, celle du Spatialisme que Pierre Garnier définissait ainsi : « J’ai débarrassé la poésie des phrases, des mots, des articulations. Je l’ai agrandie jusqu’au souffle. […] à partir de ce souffle peuvent naître un autre corps, un autre esprit, une autre langue, une autre pensée – / Je puis réinventer un monde et me réinventer. »(1) Cette projection lyrique suffit à esquisser ce qu’il y a d’intraduisible et de beau dans la création de Maxence Rey, Cyril Leclerc et Bertrand Larrieu.

Anatomie du Silence © Delphine Micheli
Anatomie du Silence © Delphine Micheli

Une heure passée en un battement de cils. Je suis émerveillée par la douceur qui émane du tableau que j’ai sous les yeux. De la danse dans un théâtre, du théâtre dansé, de la peinture ou de la photographie, de la poésie sûrement, un mouvement comme terrain d’expression ou tout simplement la puissance d’une respiration. Difficile de définir la performance. C’est dans la légèreté du souffle qu’il nous faut nous abandonner. La danseuse immobile ne l’est pas, elle danse. Observez son corps. La courbe de ses reins qui s’élève, subtilement, redescend, reprend son ascension et donne l’impulsion au mouvement continuel et fragile qui ne souffrira d’aucune discontinuité, pas même un tremblement. Une unique et longue ondulation du corps. De cette abstraction corporelle naît l’émotion pure. Ce n’est pas une question de références, « simplement » s’autoriser à écouter nos rythmes intérieurs. Maxence Rey nous emmène sur ce chemin. Accepter de la suivre, c’est faire l’expérience de l’instant présent, elle nous offre ce temps nécessaire à la respiration.

Anatomie du Silence © Delphine Micheli
Anatomie du Silence © Delphine Micheli

Mais je parle de corps, le terme est incorrect puisqu’il n’y a plus de corps mais, comme le dit la créatrice, « une matière organique » pénétrée par la lumière de Cyril Leclerc. La collaboration artistique exploite divinement une esthétique propre au dessin, à l’esquisse et au trait. La ligne, puisée dans ce corps immatériel, caresse les courbes offertes par la torsion d’une colonne vertébrale. La jambe devient bras, les perspectives créent des raccourcis, et la déformation du corps due aux contorsions en donne une nouvelle perception. Ce corps devient matière mais garde sa trace anthropomorphique dans un jeu sans fin sur les plis de la chair. La mise en scène introduit avec force et délicatesse une bidimensionnalité dans le réel. Malgré ces sous-vêtements qui brisent la fuite de mon regard, c’est sincèrement beau !

Anatomie du Silence © Delphine Micheli
Anatomie du Silence © Delphine Micheli

Même s’il n’est pas question de références, la création jouit de plusieurs niveaux de lectures. L’expérience sensitive est prégnante, elle est aussi culturelle. Comment passer à coté de l’aspect photographique du travail de ces trois là. Le corps féminin, sublimé par la lumière, rappelle les Bodyscape d’Anton Belovodchenko. Le corps abstrait comme les végétaux d’Edward Wetson(2). La peau se mue, notre œil fige les positions à la manière d’un objectif, c’est l’image du mouvement qu’il dévoile. Elle est sur le dos, en équilibre, assise, debout. Que s’est-il passé entre ces états ? Un instant suspendu, un geste immobile. Maxence Rey et ses invités expérimentent les limites de la danse en flirtant avec le silence recréé par un va-et-vient sonore, allié à une chorégraphie que seule la variation lumineuse permet d’effleurer. Un au-delà de la sensualité qui frôle mon esprit.

Edward Weston Pepper No. 30 1930 - Anton Belvodchenko Bodyscape 2015
Edward Weston Pepper No. 30 1930 – Anton Belvodchenko Bodyscape 2015

Au salut final, l’épuisement mêlé de soulagement s’affiche sans réserve sur le visage de la danseuse.

Alexandra A.

Anatomie du Silence création de la Compagnie Betula Lenta – Maxence Rey, née d’une résidence en 2017 au Théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine (94), vu le 26 novembre 2017.

Une représentation exceptionnelle aura lieu le mardi 9 janvier 2018 à 17h à la Briqueterie.
Diffusion à venir courant saison 18/19 – 2 à 4 représentations au Théâtre de Châtillon (92320).

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(1) Pierre Garnier, « Un art nouveau : la sonie », in Les lettres, 8e série, 31, 1963
(2) Le photographe capture ce qu’il y a de charnel dans des légumes, sa photographie la plus connue est sûrement Pepper No. 30, 1930

Métamorphoses du regard

Par trois fois rien cela a commencé, ou continué d’avant, avec l’à peine présence de trois faibles lumières, des gouttes d’eau incertaines, l’immersion dans une obscurité d’encre. Il faudrait le silence. Mais aujourd’hui celui-ci est troublé – nous sommes l’après midi – par des hordes de scolaires, en grappes gloussantes.

L’extérieur s’impose donc avec toutes ses agitations. Pourtant Maxence Rey nous abstrait, installe le ralentissement, son corps déposé là assez loin de nous, allongé sur le blanc. D’abord l’immobilité. Qui sourdement nous agit, persiste, nous engourdit. Il reste intangible, ce moment où s’amorce un mouvement. L’état initial à changé, infinitésimalement. La position du corps n’est peut-être plus tout à fait la même. Mais pour autant cela ne fait pas naitre le temps. Immobile. Immobile. Immobile. Immobile. Immobile. Immobile. Immobile… Ou presque pas. Peu à peu, à force de ce peu, l’interprète vient à bout de toutes les impatiences : de celles qui se manifestaient un peu bruyamment, même de la mienne plus intérieure et discrète, le bouillonnement des résidus de toutes les irritations et excitations qui constituent une journée ordinaire. Dans le déplacement qu’elle crée, c’est alors le regard qui se trouble, à force de tenter de se focaliser sur cette présence. Qui maintenant vit, mais autrement. La lumière – de Cyril Leclerc – nous trompe et recompose les formes, fait naitre de mystérieuses créatures sous la peau, sculpte le corps, désormais retourné, en trois entités séparées, indépendantes : buste, bassin, jambes. Ou transforme les coudes en visages, les mains et pieds en figures animales. Plus vraiment des postures, plutôt des transformations. Très loin de l’humain. La musique – de Bertrand Larrieu – crée une temporalité fluctuante et inquiète. Nous sommes de bon installés dans l’étrangeté. L’entité qui finit par s’ériger, et, soudain sujet, considère froidement les spectateurs hypnotisés, n’est pas plus rassurante. Par des chemins chaque fois renouvelés, Maxence Rey poursuit sa quête sardonique et troublante de la monstruosité.

Suite à la création le 27 novembre 2017 au Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine

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Le solo de Maxence Rey relève à la fois de la pièce chorégraphique minimaliste et de l’installation plastique et sonore, le silence étant un but inatteignable, dans la nature comme dans notre culture, associé à l’obscurité et à l’immobilité.

Le titre bien trouvé, Anatomie du silence, peut faire songer au film américain Autopsie d’un meurtre (en v.o. : Anatomy of a Murder de Otto Preminger, 1959). La danseuse-chorégraphe prend le temps qu’il lui faut (une heure environ) pour disséquer, non l’absence de musique, de bruit ou de son telle qu’elle peut être obtenue en chambre anéchoïque, qui intéresse phonéticiens, linguistes et musiciens – John Cage étant l’un de ceux à avoir exploré la question en tous sens, avant de se passionner pour l’aléatoire – mais plutôt celle du mouvement dansé, du geste signifiant, de l’acte expressif. Le mutisme du corps, la discrétion de l’attitude, l’étude de la structure du mouvement en tant que tel, qui a toujours fasciné sages et philosophes, scientifiques et artistes. La chronophotographie et la prise de vue au ralenti n’ont pas seulement permis de capter le mouvement avec acuité, mais en ont radicalement changé la perception. Voire, comme c’est le cas depuis le futurisme, depuis Duchamp, depuis tant d’autres, transformé le geste lui-même. Le cinématographe, qui a la même étymologie que la chorégraphie, n’a cessé d’influencer celle-ci durant tout le XXe siècle. Anatomie du silence invite à la méditation, à la cessation d’activité ou, plus exactement, de toute agitation.

Dissection de la pensée

Nous sommes conditionnés dès notre entrée en salle qui se fait par une voie détournée, pour ne pas dire initiatique. Le tiercé de lucioles tamisant l’ombre absolue des coulisses nous habitue à la vision scotopique des chats mais aussi à la loi du silence, celle qui règne dans le cadre solennel ou religieux, les amphis de médecine, les cimetières, les morgues. Privé d’objet, nous sommes alors dans le recueillement, la spéculation, la « dissection de la pensée » dont parle Alfred de Vigny. Une fois ouvert le rideau, nous traversons le plateau et découvrons la danseuse allongée, immobile, baignant dans une lumière économe, le corps à peine voilé de sous-vêtements couleur chair. Le spectacle commence, le rituel aussi, et la leçon d’anatomie, dans le clair-obscur des peintres du nord. Gretchen Schiller, qui usa dans les années 1990 de l’effet de ralenti pour filmer la capoeira, cite Anna Halprin, référence « éclairante » dans le cas qui nous occupe : « Le mouvement a lieu partout et tout le temps. Il est dans nos cellules, la pulsation de notre sang, le rythme de notre respiration. » Le jeu de patience de Maxence Rey rappelle, dans sa simplicité même, la recherche de la position idéale, ou du moins confortable, qui fait l’objet de monologues intérieurs entre les amoureux du film de Buñuel et Dali, L’Âge d’or. « On arrête tout et on réfléchit », conseillait le dessinateur Gébé au sortir de 1968. Ce mode de vie, somme toute écologique, appliqué à la danse, a quelque chose de yogique – on pense au travail de Katia Feltrin et à celui, déjà repéré, de Myriam Gourfink.

Dissection du mouvement

Un mouvement ou une suite gestuelle qui en temps ordinaire prend, à tout casser, une demi-minute, peut s’estimer ici à cent fois plus. Le plan d’action se résume à un simple exercice, comme ceux préconisés par les maîtres du butô – d’Hijikata à Kazuo Ôno, en passant par le fils de ce dernier, Yoshito, par Takao Kawaguchi et par Akaji Maro. La belle gisante passe insensiblement de la position horizontale initiale à la station debout sans que l’on distingue, dans un premier temps, les changements de phase : cambrure du dos, courbure de la jambe droite, pivotement du torse sur la gauche, pelotonnement amputant optiquement bras et jambes, placement d’un bras derrière la tête, réapparition, comme par magie, des membres inférieurs, formation d’un « v » puis d’un « u » avec l’aide des membres, écriture par ces moyens du chiffre « 8 », symbole d’infini. Une bande sonore conçue par Bertrand Larrieu et l’auteure – mixant stridulations, coups d’archet sur cithare, violon ou violoncelle, sirène de train, rumeur urbaine et percussions – maintient l’attention que réclame ce solo de peu de variation. L’éclairage de Cyril Leclerc, oranger puis bleuté et, pour finir, soufflant le chaud et le froid, contribue à magnifier la continuité faite d’une multitude de micro-événements. Autant de sensations fortes pour le public réceptif comme pour l’interprète et, sans doute aussi, de pensées volantes.

Suite à la création le 26 novembre 2017 au Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine

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Après une pièce de groupe percutante, Maxence Rey crée un espace-temps singulier où l’expérience tient de l’immersion et du lâcher-prise.

Cette nouvelle pièce diffère, du point de vue de la forme, de la précédente, Le Moulin des Tentations. Pourquoi cette idée de plonger le spectateur dans ce type d’immersion ?

Maxence Rey : Il n’y a pas de rupture totale d’une pièce à l’autre, dans le sens où l’on reste dans une boîte noire. Mais le dispositif va permettre au spectateur de cheminer, avant de pouvoir s’arrêter et s’asseoir. La pièce est centrée sur l’idée de ralentir, tout simplement. Par ce dispositif, nous interrogeons la manière de pouvoir ralentir les rythmes internes des spectateurs pour pouvoir accueillir l’ensemble de la proposition, qui travaille vraiment sur un rapport au ralentissement, à la lenteur, à la densité dans le corps. Et dans ce dispositif-là j’ai invité le créateur lumière de la compagnie Cyril Leclerc, qui est aussi plasticien, à inscrire au plateau une installation plastique et visuelle, qui devient un élément scénographique, mais également un élément de cheminement, de déambulation du spectateur pour pénétrer l’espace de représentation.

Quelle est la place du corps de l’interprète dans tout ça ?

M. R. : Il s’inscrit dans cette installation. Le spectateur pénètre l’espace et découvre l’installation de Cyril, qui nécessite de s’arrêter, même s’il n’y a aucune obligation à cela, puis il va cheminer, sinuer, pour pouvoir, en marchant, découvrir un corps allongé dans l’espace. Puis nous invitons les spectateurs à s’asseoir dans les gradins du théâtre et à accepter un moment de “dépôt“ de littérature et de poésie écrite. Avec le son, on vient interroger le rapport au temps, à l’espace, et, plus particulièrement, l’endroit de tensions entre présence et absence, humain et inhumain, animé et inanimé, unité et fragments, à travers un corps qui va s’ériger.

Le chemin chorégraphique tend donc vers l’élévation.

M. R. : Absolument, le chemin chorégraphique est très simple, mais dans une temporalité très singulière qui appartient à une temporalité du vivant. C’est un corps qui de la posture allongée va s’ériger, au gré de métamorphoses imperceptibles et continues, qui vont s’agencer, tant pour déconstruire la figure humaine que pour la recomposer, la muer en matière vivante. L’enjeu est de ramener ce corps à un statut de matériau, vivant, brut, malléable, qui en même temps raconte quelque chose de viscéral, d’archaïque.

Annonce de la création les 26 & 27 novembre 2017 au Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine

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Avec le projet Anatomie du Silence, la danseuse et chorégraphe Maxence Rey, seule en scène, porte, épaulée par sa compagnie Betula Lenta, une idée inventive de poétique à part. A part de quoi? De qui? De nos paysages urbains, où la ville charrie force bruits qui sont autant de sources au quotidien de stress que d’origines de l’oubli des personnes que nous sommes. Anatomie du Silence, précisément, se propose de nous retrouver, et d’oublier – au sens d’oubli comme fondement de la vie – les entraves à notre être. Malaise dans la civilisation, disait Freud. Mal-être dans la ville, répond Maxence Rey. La réponse est riche d’un travail partagé avec le créateur plasticien Cyril Leclerc, et l’orfèvre son Bertrand Larrieu. Une réflexion donc, aussi onirique que rigoureuse sur les moyens de se concentrer sur notre corps, ses sensations (la plupart du temps perdues), ses désirs, ses aspirations à autre chose. Présentée en première au Théâtre Jean Vilar, cette création 2017, qui est soutenue en termes de production par le CND, Micadanses, La Briqueterie CDC du Val-de-Marne notamment, sera donnée aussi, de façon sûre, à l’heure où nous signons cette page, au Théâtre de Châtillon (dates à confirmer). Souhaitons un bel avenir à ce projet de valeur – celle de nous replacer en nous-mêmes, loin des pertes et fracas des contraintes urbaines de notre temps.

Annonce de la création les 26 & 27 novembre 2017 au Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine

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La chorégraphe Maxence Rey, à la tête de la compagnie Betula Lenta depuis 2010, creuse une voie artistique, obsédée par « l’imperceptible, le frémissement… pour faire émerger des états de corps singuliers où la figure côtoie la défiguration ; le charnel, l’informe ; l’humain, l’inhumain ; le tout en prise avec la souveraineté du fantasme ». Elle s’attaque aujourd’hui, avec son nouvel opus, un solo intitulé Anatomie du silence, au thème de la lenteur et de l’écoute, en revendiquant « une attention au subtil ». Avec cinq pièces à son actif, Maxence Rey, passée par la danse classique et le contemporain, commence à faire parler d’elle.

Annonce de la création les 26 & 27 novembre 2017 au Théâtre Jean Vilar de Vitry sur Seine

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Anatomie du Silence © Delphine Micheli
Anatomie du Silence © Delphine Micheli

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